Juriste grecque, Marialena Tsirli a débuté sa carrière au service de la Convention européenne des droits de l’homme en 1994. Elle a été élue greffière de la Cour européenne des droits de l'homme en 2020, devenant ainsi la première femme à occuper ce poste. Agence Europe l'a rencontrée à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes célébrée le 8 mars. (propos recueillis par Véronique Leblanc)
Agence Europe - Pourquoi a-t-il fallu des décennies pour qu’une femme accède au poste de greffière de la Cour ?
Marialena Tsirli - Être la première femme à occuper une fonction à très haute responsabilité n’est pas un phénomène propre à la Cour. Cela reflète la réalité du monde professionnel, où les femmes accèdent encore tardivement aux postes de direction alors que leur présence n’a cessé de croître, notamment dans les carrières juridiques.
La Cour a été créée en 1959 et mon élection date de 2020. Il aura donc fallu plus de soixante ans pour que les mentalités évoluent et que les stéréotypes de genre reculent suffisamment.
En ce qui me concerne, j’ai souhaité accéder à cette fonction parce que je croyais en ma capacité à assumer un rôle aussi exigeant. Je ne me suis pas pensée comme « la première femme à », mais comme une professionnelle passionnée par son travail et prête à assumer cette responsabilité.
En quoi consiste-t-elle ?
Ma fonction est plurielle. Je dirige le greffe et veille, avec mon équipe, à la performance et au bien‑être des 750 agents de la Cour. J’assume par ailleurs la responsabilité de l’administration et du budget de l’institution. Je demeure, enfin, juriste, j’assiste les juges, conseille le président, les vice‑présidents et les présidents de section et je supervise le suivi des affaires de Grande Chambre.
La Cour compte 46 juges, un par État membre du Conseil de l’Europe. Combien sont des femmes ?
La Cour compte 16 femmes juges actuellement. Il y a eu des périodes où nous en comptions légèrement plus, mais nous ne sommes pas encore parvenus à la parité. Bien entendu, la Cour n’intervient pas dans le processus d’élection des juges, ils sont élus par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe.
Quels ont été les arrêts importants de la Cour pour les droits des femmes ?
Opuz c Turquie (2009) est un arrêt fondateur en matière de violences domestiques : il portait sur des violences mortelles infligées à la mère de la requérante par son époux alors même que les autorités connaissaient les antécédents de celui-ci et étaient restées inactives malgré de nombreuses plaintes.
La Cour a jugé que cette inaction avait exposé la requérante et sa mère à un grave danger d’atteintes à leur vie et à leur intégrité physique. Pour la première fois et à l'unanimité, la Cour a estimé que ces manquements s’analysaient aussi en une violation du droit des femmes à une égale protection de la loi : l’article 14 interdit la discrimination, en l’occurrence fondée sur le sexe, car la violence domestique touche presque exclusivement les femmes et la passivité des autorités ainsi que l’absence de sanctions dissuasives créent un climat propice à cette violence.
D’autres exemples ?
Un arrêt qui m’a beaucoup marquée est 'Carvalho Pinto de Sousa Morais c. Portugal' (2017), dans lequel une femme ayant subi une intervention médicale qui avait gravement affecté sa vie sexuelle avait vu son indemnisation réduite par la juridiction suprême portugaise au motif qu’à 50 ans et mère de deux enfants, la sexualité n’avait plus autant d’importance pour elle.
La Cour a jugé que cette appréciation, fondée sur des stéréotypes liés au sexe et à l’âge et contredite par la manière dont des hommes plus âgés avaient été indemnisés dans des affaires similaires, constituait une discrimination et une atteinte à la vie privée.
Dans 'L. et autres c. France' (2025), qui porte sur des faits de viol sur mineures, la Cour a rendu un arrêt qui a contribué à l’intégration explicite de la notion de consentement dans la définition légale du viol.
Ces droits des femmes actés par la jurisprudence de la Cour sont-ils acquis ?
Le risque de régression des droits des femmes s’accentue. La fragilisation des institutions démocratiques, la remise en cause du multilatéralisme et la montée des discours populistes illustrent la facilité avec laquelle des droits fondamentaux peuvent être remis en question dès qu’ils cessent d’être activement protégés.
Il est donc essentiel de rappeler que la défense des droits demeure un engagement constant. La Cour veille à la protection effective des droits garantis par la Convention pour l’ensemble des individus. C’est une Cour pour toutes et tous.