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Bulletin Quotidien Europe N° 13694
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N° 134

L’Afrique contre la démocratie

Le journaliste sénégalais Ousmane Ndiaye entend, dans cet essai, déconstruire les discours qui amalgament décolonisation, panafricanisme, anti-occidentalisme et rejet de la démocratie. Parce que les régimes militaires ne sont pas moins corrompus que les civils. Parce que la démocratie est une aspiration universelle et qu’elle a existé sous différentes formes en Afrique, bien avant la colonisation.

« Au fur et à mesure que montait la fronde contre l’« impérialisme », que se maintenaient l’interventionnisme militaire post-colonial, les rapports de domination économique, les ingérences et injonctions occidentales, la contestation de la démocratie s’est faite grandissante, ouverte et maintenant crédible, car portée dans l’opinion par des activistes, des intellectuels et même des gouvernements issus d’une vague impressionnante de coups d’État. C’est en voie de devenir le nouveau mantra. Des élites aux foules. Le déni démocratique est ouvertement assumé, théorisé et promu. Bien souvent, et abusivement, au nom du nécessaire combat anti-impérialiste et du plus que jamais vital panafricanisme. Des manifestants anti-France ou anti-impérialistes, en passant par les tribunes d’intellectuels, souverainistes auto-proclamés, le rejet de la démocratie est désormais une figure de style presque imposée dans le débat sur le devenir du continent. Ce renoncement à l’idéal démocratique comme régime politique s’est solidement distillé et ancré dans le débat public. Pire, il s’est imposé comme une évidence. Or, tout est ici bâti sur du faux », écrit l’auteur.

« L’aveuglement démocratique et la cécité intellectuelle du nouveau panafricanisme, bien souvent de salon […], repose sur cette assimilation, cette confusion : démocratie = Occident. Une facilité aussi paresseuse que coupable. Paresseuse, parce qu’elle évacue la complexité et les nuances de l’histoire. Coupable, en tant qu’outil de légitimation des nouvelles dictatures liberticides et sanguinaires du continent (Mali, Niger, Burkina Faso, Guinée) », affirme Ousmane Ndiaye, avant d’ajouter : « L’autre moteur de ce nouveau récit anti-démocratique repose sur le rejet de la France et de ses ingérences. Ingérences réelles [l’auteur rappelle un peu plus loin que « la France, par le biais d’artifices, a installé et maintenu au Gabon, aux Comores, en République centrafricaine, au Tchad, au Congo-Brazzaville ses hommes, en n’ayant que faire des considérations et aspirations légitimes des peuples »]. Mais prétexte d’un complotisme d’État et d’ambiance qui justifie le rejet de la démocratie au nom du soupçon de ‘recolonisation’. Comme si la démocratisation du continent n’avait d’autres horizons possibles que le retour fantasmé du colon ».

Évoquant les différents activistes qui usent de leur popularité pour influencer les populations, à commencer par la jeunesse du continent, l’auteur mentionne en particulier le journaliste Alain Foka, qui, après avoir longtemps émargé à Radio France Internationale et France 24, « prêche sur sa chaîne Alain Foka Media (AFO Média) le panafricanisme, vilipende la France, pourfend l’Occident et ‘sa démocratie qu’ils veulent nous imposer’ ». D’autres, tel le Burkinabé Ibrahima Maïga, menacent, insultent, intimident toutes les voix critiques, souligne Ousmane Ndiaye, ajoutant : « Au Mali, c’est une icône de la musique comme Salif Keïta qui s’est reconverti dans ce discours contre la démocratie. Il a d’ailleurs été coopté par les militaires comme membre du Conseil national de Transition (CNT). La grande diva ivoirienne Aïcha Koné a, quant à elle, sorti une chanson à la gloire des putschistes du Sahel ».

Le cas du Mali est emblématique d’un mythe selon lequel « les militaires sont venus sauver la nation des terroristes, bien sûr, mais aussi des affreux civils, irresponsables et traîtres ». « C’est l’axe majeur du discours de justification des putschistes, amplifié par leurs partisans et relais médiatiques », note l’auteur, en rappelant qu’en 65 ans d’indépendance, le Mali a été dirigé pendant 39 ans par des militaires et seulement 25 ans par des civils.

« La disqualification du pouvoir civil est au cœur du discours anti-démocratique à la mode. Elle s’est construite autour du clivage factice et binaire civil/militaire. D’un côté, les militaires patriotes, intègres, prêts à donner leur vie pour la nation. De l’autre, les civils opportunistes, corrompus et vendus à l’étranger. Leur échec serait le justificatif de toutes les prises de pouvoir militaires en Afrique de l’Ouest et centrale », poursuit l’auteur. Or, si « la popularité des militaires repose sur l’échec des civils […], les civils n’ont pas gouverné seuls. L’armée a toujours été un pilier important de la gouvernance dans ces espaces », souligne Ousmane Ndiaye. Et d’ajouter : « Prenons l’argument qui a été brandi par tous les putschistes du Sahel depuis 10 ans : l’échec de la guerre contre le terrorisme. Que cela soit le général Assimi Goïta au Mali, le capitaine Ibrahim Traoré au Burkina Faso ou le général Abdourahamane Tiani au Niger, ils étaient au cœur de la stratégie anti-terroriste. L’échec relève sans doute de l’incurie des politiques, mais aussi de la désorganisation des armées : manque de formation, recrutements complaisants, détournements du ravitaillement, indiscipline… »

Sous le titre « De la théorie de la dictature éclairée ou la kagaméphilie », Ousmane Ndiaye s’intéresse à la fascination pour Paul Kagame, auquel on prête d’avoir reconstruit et développé son pays « comme si le Rwanda n’était plus dans les pays les moins développés de la planète (159e rang sur 193 pays dans l’Indice de développement humain) et dépendant en grande partie de l’aide internationale, tant décriée par Kagame – mais toujours nécessaire à ‘son’ pays. De 2010 à 2020, elle se situe constamment entre 15 et 20% du revenu national brut ». « En bon stratège, le Rwandais capitalise sur cette frénésie admirative. Le Rwanda envoie ses ‘conseillers techniques’ un peu partout en Afrique : au Bénin, au Togo, en Guinée. On se bouscule aux portillons pour être invité à Kigali », écrit l’auteur, avant de poursuivre : « L’industrie des ‘forums’ trouve même sa zone franche à Kigali. Il est question d’économie, business et affaires… Le capitalisme mondialisé adore particulièrement Kigali et son président. Même la Fondation pour l’innovation et la démocratie de l’historien Achille Mbembe y va de son forum à Kigali pour prêcher la démocratie. Évidemment, tout est permis, sauf critiquer la politique du maître de Kigali. Palabres démocratiques dans un pays où les partis politiques sont réduits à la portion congrue et leurs dirigeants, sinon jetés en prison, parfois carrément décapités dans des fossés. Les médias indépendants inexistants. La dissidence vaut un ticket pour la prison ou la mort. Les esprits critiques disparaissent ».

« Alpha Condé symbolise jusqu’à la caricature la tragédie des opposants historiques. Ces leaders politiques africains des années 1980, souvent passés par les cases exil à Paris et prison, qui ont porté le rêve démocratique de millions de jeunes Africains dans les années 1990, mais arrivés au pouvoir se sont révélés d’historiques fossoyeurs de la démocratie. Le socialiste Laurent Gbagbo s’octroie un mandat sans élection avant d’abîmer son pays dans la guerre civile. Le libéral Aboulaye Wade, 26 ans de longue marche vers l’alternance démocratique, entreprend une dévolution monarchique du pouvoir à son fils, Karim. Les années 2000 ont vu l’espérance démocratique engloutie par l’arrivée au pouvoir de ses porte-flambeaux », écrit encore l’auteur, avant d’ajouter : « La responsabilité de ces opposants historiques dans l’affaiblissement de l’idéal démocratique est immense. La génération qui s’est battue à mains nues face aux forces de l’ordre a déchanté après les avoir portés au pouvoir. Une sorte de traumatisme démocratique profond qui nourrit bien évidemment la défiance démocratique ».

L’auteur revient aussi sur le parcours de l’activiste Kémi Séba, né de parents béninois et qui a grandi à Strasbourg avant de se radicaliser, d’être condamné à plusieurs reprises pour incitation à la haine raciale et de se réfugier au Sénégal où il devient « le néo-panafricaniste francophone avec le plus d’audience ». « En mai 2025, il compte 1,3 million d’abonnés à sa page Facebook, 994 000 abonnés sur Twitter et 248 000 sur sa chaîne YouTube », écrit Ousmane Ndiaye, en observant : « À Bamako, à Niamey, à Ouagadougou, les régimes militaires lui déroulent le tapis rouge. L’activiste devient un acteur institutionnel. Il est nommé conseiller spécial du général Abdourahamane Tiani, le chef du régime militaire du Niger ».

À lire pour mieux comprendre l’évolution des sociétés africaines et la prolifération des nouvelles dictatures sur le continent. (Olivier Jehin)

Ousmane Ndiaye. L’Afrique contre la démocratie – Mythes, déni et péril. Riveneuve. ISBN : 978-2-3601-3739-8. 172 pages. 10,50 €

La convergence des haines

Dans ce numéro de la revue Esprit, qui se concentre sur la convergence et la progression fulgurante des pensées réactionnaires, le philosophe Jean-Yves Pranchère, professeur à l’Université libre de Bruxelles, évoque « le projet néo-pétainiste qui domine dans les extrêmes droites européennes : une radicalisation autoritaire et raciste des États-Unis – telle que l’incarne aujourd’hui Trump – permettrait à l’Europe de s’installer dans des régimes nationalistes plus modérés que les régimes poutinien et trumpiste – qu’on félicite de mettre en place un capitalisme autoritaire, mais dont on juge la violence excessive pour les mœurs européennes ».

« La distinction entre conservateur et réactionnaire a ici une pertinence, mais elle est instable. Le conservatisme suppose qu’existe une certaine stabilité, un équilibre des rapports sociaux, qui garantit que la société a les moyens de se reproduire. Dès lors que le conservateur s’effraie d’une décadence qui lui semble telle que la société ne serait plus capable d’assurer sa survie, alors il ne peut que vouloir une ‘révolution conservatrice’ qui sera soit réactionnaire (si elle pense pouvoir revenir à un état antérieur), soit fasciste (si elle croit devoir fonder un ‘ordre nouveau’) », explique Jean-Yves Pranchère, avant de poursuivre : « Aux États-Unis, où le terreau du christianisme est encore riche, le diagnostic apocalyptique rencontre un grand écho. En Europe, où les processus de sécularisation sont plus enracinés, le projet d’une renaissance catholique réactionnaire n’est pas crédible, quel que soit l’argent dépensé en ce sens par des milliardaires comme Bolloré et Stérin – que la papauté ne seconde assurément pas. En revanche, la peur de l’islam est présente. Et c’est ce qui permet à Houellebecq de s’installer dans une position qui consiste à dire : l’idéal serait un retour au catholicisme du 10e siècle, mais ça n’a aucun sens ; espérons que les États-Unis se fascisent et nous pourrons continuer à mener notre vie de consommateurs islamophobes ».

Le sociologue Benoît Gautier consacre son article aux post-libéraux catholiques aux États-Unis et en France, sous le titre « Maurras is back ». « À travers le vice-président américain, J. D. Vance, une forme particulière de catholicisme est désormais une composante importante de la coalition trumpiste. Cette tendance post-libérale ou ‘intégraliste’ est le fruit d’un travail politique et doctrinal mené depuis une dizaine d’années par des théologiens, mais aussi des chercheurs reconnus en sciences politiques ou en droit. Le post-libéralisme catholique propose une relecture de la doctrine catholique telle qu’elle est formulée dans l’après-guerre européen, avant d’être consacrée au cours du concile Vatican II. Les post-libéraux entendent relativiser l’enseignement de l’Église qui a servi de base à la promotion catholique des droits humains, de l’État de droit et du libéralisme politique, notamment à l’occasion de l’opposition de l’Église catholique aux autoritarismes d’inspiration socialiste. Par ailleurs, ils puisent dans la pensée contre-révolutionnaire française en fournissant une théorie de la prise du pouvoir aux jeunes cadres du mouvement conservateur, qui se convertissent en nombre au catholicisme sous leur influence. Cette théorie est élitiste, conspirationniste et – ce n’est pas un hasard – s’inspire des critiques antisémites de la Révolution française. Même si, en France, ces courants sont devenus marginaux du fait de leur compromission avec le pétainisme, la situation politique et ecclésiale peut faire craindre que cette doctrine retrouve une place importante sous l’influence de ses puissants héritiers américains », écrit Benoît Gautier.

Et de poursuivre : « Quand les post-libéraux catholiques états-uniens puisent dans la pensée française, ce n’est pas le théologien de la résistance spirituelle Henri de Lubac, pourtant apprécié des conservateurs, qu’ils évoquent. Ils sont très critiques de Jacques Maritain quand il posait les bases du soutien de l’Église à l’Organisation des Nations unies en faisant la promotion de ‘l’humanisme intégral’. Leurs références sont plus anciennes. Patrick Deneen fait la promotion du contre-révolutionnaire antisémite Louis de Bonald ou bien du cardinal de l’Action française, Louis Billot. Adrian Vermeule cite régulièrement le contre-révolutionnaire antisémite Joseph de Maistre et tire l’essentiel de sa pensée politique et juridique du juriste catholique et nazi Carl Schmitt. Les despotes catholiques Franco, Salazar et Dolfüss sont présentés comme des exemples de vertu politique. Maurras est plus discrètement promu, puisqu’il est admis dans ces milieux que l’Action française a été condamnée du fait de l’athéisme de son meneur. Steve Bannon, pour sa part, assume publiquement l’influence de Maurras. Son salut nazi suivi d’un tonitruant ‘Amen’ à la tribune de la conférence annuelle des conservateurs en février 2025 est un résumé assez clair de ses positions. Il est présent dans ces réseaux, notamment dans la constitution d’une internationale réactionnaire euro-américaine qui s’appuie sur les franges les plus extrémistes de la noblesse et du clergé européens. L’atmosphère dans laquelle barbotent les amis de Vance est donc très maurrassienne. En se référant à de Maistre et Bonald comme des maîtres, les catholiques post-libéraux et intégristes états-uniens s’assoient sur les mêmes bancs que leurs ancêtres de l’Action française. Abreuvés à ces sources bien connues, ces théoriciens aboutissent à une théorie politique selon laquelle l’État doit promouvoir la morale définie par l’Église, les minorités sexuelles et religieuses ont moins de droits que les autres et l’exécutif domine tous les autres pouvoirs ».

« Bien que la situation politique soit tout à fait différente, on retrouve en France, comme dans le cas américain, une coalition d’extrême droite composée de courants nativistes, libertariens, souverainistes et nationaux-révolutionnaires. Les digues qui séparaient certains de ces mouvements (notamment la droite dite ‘de gouvernement’ et les mouvements plus radicaux, comme le Groupe union défense ou GUD, sont tombées, du moins pour ce qui concerne la jeunesse militante. Leur point commun est la lutte contre ‘l’islamisation’ de la société et une défense à géométrie variable de ‘l’identité’ française, à travers la lutte contre l’immigration. Malgré des différences importantes, tous les programmes de ces partis aboutissent à une remise en cause de l’État de droit, de la division des pouvoirs et des droits humains fondamentaux », souligne Benoît Gautier, avant d’estimer que « l’effondrement du centre et l’union des droites qui se profile mettent la droite française dans une situation de moins en moins éloignée de celle du monopole à droite du Parti républicain américain, lequel est désormais entièrement cannibalisé par le trumpisme ». (OJ)

Anne Dujin (sous la direction de). La convergence des haines – Enquête sur les pensées réactionnaires. Revue Esprit. N° 523-524, juillet - août 2025. ISBN : 978-2-3723-4342-8. 205 pages. 22,00 €

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