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Bulletin Quotidien Europe N° 13626
REPÈRES / RepÈres

La Capitale de l’Europe est une poule sans tête (2/2)

Les élections régionales ont eu lieu le 9 juin 2024, en même temps que les élections fédérales et européennes. Partout, les parlements ont pu dégager des majorités pour mettre en selle les exécutifs, sauf à Bruxelles : du jamais vu !

Pendant plus d’un siècle, la Belgique fut un État unitaire, relativement décentralisé par ses neuf provinces et innombrables communes. À partir des années 1950, des forces centrifuges se développèrent sur la base d’identités infranationales, au point de mettre à mal la stabilité des gouvernements. Les Flamands étaient demandeurs d’autonomie sur les plans de la culture, de la langue et de l’éducation, les Wallons voulaient maîtriser les leviers de leur économie.

En 1970, la Constitution fit l’objet d’une modification reconnaissant trois communautés linguistiques (française, flamande et germanophone) et trois régions (wallonne, flamande et bruxelloise). La mise sur pied des communautés fut assez aisée, mais celle des régions fut laborieuse. Après divers échecs, la loi spéciale du 8 août 1980 fut votée pour créer les régions flamande et wallonne, tout en mettant Bruxelles « au frigo », faute d’un accord politique. En effet, les Flamands, quoique très minoritaires à Bruxelles, considéraient que la capitale du pays devait être gérée à parité par des représentants des deux grandes communautés, tandis que les Francophones voulaient la démocratie représentative, comme dans les deux autres régions. Le sort des communes périphériques, situées sur le sol flamand, mais largement francisées, était une autre pomme de discorde.

La Constitution ne fut pas respectée durant près de dix ans. Différentes formules furent lancées, y compris un district européen ou une ‘ville libre’. Finalement, une négociation subtile entre le social-chrétien flamand Jean-Luc Dehaene et le socialiste francophone Philippe Moureaux permit d’aboutir à un compromis : la Région (officiellement bilingue) de Bruxelles-Capitale serait limitée aux 19 communes et gouvernée par un ministre-président (de fait francophone) et quatre ministres, dont deux néerlandophones, assistés de trois secrétaires d’État, dont un néerlandophone.

Le Parlement régional comprendrait 89 sièges, 72 députés étant élus sur une liste francophone et 17 sur une liste néerlandophone (cette surreprésentation étant le prix à payer pour l’apaisement). Le gouvernement devait avoir la majorité dans les deux groupes. Par ailleurs, trois commissions communautaires étaient prévues pour gérer les matières personnalisables. La loi spéciale votée par le Parlement national le 12 janvier 1989 permit aux Bruxellois d’élire pour la première fois leurs députés le 18 juin 1989.

Par la suite, les élections régionales eurent lieu sans crise tous les cinq ans. Flamands et francophones de Bruxelles apprirent à travailler ensemble et produisirent des résultats convaincants. Les socialistes francophones (PS) arrivèrent en tête lors de chaque scrutin et purent choisir leurs alliés, sauf que le 9 juin 2024, le Mouvement réformateur (MR, libéral) gagna les élections.

Le rôle de formateur du gouvernement incombe donc à un membre du MR, en l’occurrence David Leisterh. S’agissant du groupe francophone, les partenaires du PS dans la coalition sortante (écologistes et Défi) s’étant effondrés, une coalition entre le MR, les démocrates-chrétiens (‘Les Engagés’) et le PS s’impose naturellement : 44 sièges. Plus problématique s’avère le résultat des urnes du côté flamand. Les écologistes (GROEN) sont arrivés en tête avec quatre sièges, suivis d’un nouveau parti, le ‘Team Fouad Ahidar’ (3), de l’extrême droite (Vlaams Belang) (2), des libéraux (Open VLD) (2), de la Nieuw-Vlaams Alliantie (NVA) (2), des socialistes (Vooruit) (2), des chrétiens-démocrates (Cd&V)(1) et de l’extrême gauche (PVDA) (1). Les partenaires potentiels ont exclu d’office les extrêmes et le team précité.

Dans ce groupe de 17 sièges, la majorité est à 9 : elle serait donc atteinte en coalisant GROEN, l’Open VLD, la NVA et Vooruit (total : 10 sièges). Le hic, c’est que le président du PS bruxellois, Ahmed Laaouej, met depuis des mois son veto à la présence de la NVA dans cette possible majorité. Il soutient que ce parti est incompatible avec ses valeurs et qu’il fera du sabotage interne. Mais la NVA, c’est le parti du Premier ministre, Bart De Wever. Les libéraux francophones, représentés au pouvoir fédéral, ne peuvent accepter ce veto. L’affaire fait grand bruit en Flandre, où c’est peu dire que Laaouej est impopulaire. Remplacer la NVA par le CD&V permettrait une courte majorité, mais les libéraux flamands n’apporteront pas leurs voix si la NVA est exclue.

Contrairement à ce qui était espéré, les résultats des élections communales (octobre 2024) n'ont rien arrangé. Le 4 février, dans son discours aux corps constitués, le roi Philippe a salué la formation du gouvernement fédéral, tout en ajoutant : « Malheureusement, ce n’est pas encore le cas en Région bruxelloise, où les négociations sont aujourd’hui au point mort. Bruxelles — notre belle capitale de l’Europe également — est un carrefour, pas une impasse. Elle ne doit pas devenir symbole de blocage ».

Quinze jours plus tard, Leisterh jetait l’éponge et Laaouej refusait le rôle de formateur. L’on vit alors deux informateurs, issus de GROEN et des Engagés, tenter de vendre une coalition sans la NVA. Peine perdue. L’hypothèse d’un exécutif minoritaire ne tient pas la route. Le MR a alors cherché à remplacer le PS par des écologistes et Défi, ce qui n’a toujours rien donné. Bref, l’on tourne en rond et l’on ne voit pas poindre le début d’une négociation sur le fond.

La presse stigmatise une classe politique jugée immature. Le gouvernement régional sortant, toujours en affaires courantes, gère la survie à coup de douzièmes provisoires. L’on parle alors d’une mise sous tutelle de la Région par le gouvernement fédéral, mais la Constitution ne le permet pas. Il y aurait tout au plus une tutelle de fait si la Région, ne trouvant plus assez d’argent chez ses prêteurs, devait venir manger dans la main du niveau supérieur, qui y mettrait évidemment ses conditions politiques. L’endettement de la Région s’élève déjà à plus de 14 milliards d’euros et les agences de notation préparent de mauvaises nouvelles.

Beaucoup de choses sont déjà à l’arrêt : les contrats pour le personnel concerné, le financement des logements sociaux, les primes pour la rénovation des bâtiments, l’aide aux entreprises en difficulté et au milieu associatif, les nouveaux investissements dans les hôpitaux, les projets pour le métro, l’entretien des tunnels, etc. Pour le seul mois de février, plus de 200 faillites ont été enregistrées. Devant l’absence de perspective, les entrepreneurs attendent. Or, le chômage reste élevé : plus de 90 000 personnes sans emploi en mars.

Dans ce contexte délabré, la sécurité publique ne s’est pas améliorée. Bruxelles est devenue, çà et là, le territoire des dealers et les fusillades d’Anderlecht ont ému bien au-delà de la population locale. Le ministre fédéral de l’Intérieur a un plan pour fusionner les zones de police à l’échelle de la région, sous la direction d’un chef de corps et d’un bourgmestre élu par ses pairs, mais la plupart des maïeurs sont hostiles au projet et les policiers eux-mêmes semblent sceptiques. Cerise sur le gâteau : la réputation de ‘ville sale’ s'est consolidée.

Le Bureau de liaison Bruxelles-Europe, qui dépend des autorités régionales, est bien en peine de fournir des renseignements encourageants. Certes, les institutions européennes mènent leur propre vie, jusqu’ici sans accroc, mais elles ne peuvent rester indifférentes au cadre général dans lequel elles opèrent, d’autant qu’elles ont participé à certains projets d’amélioration urbaine. Le Parlement européen pourrait voter une résolution sur l’avenir de Bruxelles, mais, là non plus, on ne voit rien venir.

La détérioration de l’image de la capitale de l’Europe a un coût de ce côté-là aussi : elle fait farine au moulin des adversaires de l’Union européenne qui se déchaînent sur les réseaux sociaux.

Renaud Denuit

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