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Bulletin Quotidien Europe N° 13606
REPÈRES / RepÈres

Le Triangle de Weimar, puissance de demain

L’actuelle ruée des pays européens vers leur propre réarmement s’explique par trois facteurs essentiels : les renseignements recueillis, selon lesquels la Russie préparerait, pour la seconde moitié de cette décennie, une attaque militaire de grande envergure vers l’Europe, l’incertitude totale quant à la solidarité américaine dans un tel contexte et la situation de l’Ukraine, qui n’a pas repoussé l’assaillant russe sur son territoire et recule inéluctablement à Koursk, de telle sorte que les ‘négociations de paix’, si elles aboutissent, se feront à son détriment. Et si Washington continue de se désintéresser de l’Europe, la Russie aura le champ libre, par exemple pour conquérir la Moldavie ou effectuer des incursions dans les États baltes.

L’Union européenne a certes les moyens d’aider financièrement et militairement l’Ukraine et la Moldavie, mais le ressenti du risque de guerre qui la toucherait directement est très variable selon la situation géographique de ses citoyens et selon les options fondamentales des gouvernements.

Il existe des textes présentant des garanties en cas d’agression. D’une part, l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord : une attaque armée contre l’une ou plusieurs parties survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties. C’est le principe d’assistance, par la force armée. D’autre part, l’article 42§7 du Traité sur l’Union européenne (TUE), qui dispose que si un État membre est l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir. Le premier article précité a été invoqué à la suite des attentats du 11 septembre 2001, débouchant sur une opération militaire en Afghanistan. Le second n’a jamais été activé.

S’agissant de l’Europe, il y a lieu de distinguer différentes catégories de pays : (1) les quatre États membres de l’UE qui ne sont pas membres de l’OTAN (Autriche, Irlande, Malte et Chypre), ceux-ci ayant le plus intérêt à ce qu’en cas de besoin, l’article du TUE soit effectivement respecté ; (2) l’Ukraine, la Moldavie et plusieurs pays des Balkans occidentaux, qui ne sont membres ni de l’UE ni de l’OTAN ; (3) les pays non membres de l’UE, mais bien de l’OTAN (Royaume-Uni, Norvège, Albanie, Macédoine du Nord, Monténégro, Islande) ; (4) les 23 États de l’UE qui sont membres de l’OTAN dont, depuis peu, la Finlande (EUROPE 13156/1) et la Suède (EUROPE 13366/14), pour des raisons compréhensibles.

Parmi ces derniers, certains ne veulent pas d’une intégration militaire de l’Europe, parce qu’ils sont des amis de Poutine (Hongrie, Slovaquie), parce qu’ils vénèrent Trump et comptent encore sur la solidarité atlantique (Italie) ; d’autres, au contraire, considèrent que l’heure a sonné en faveur d’une Union européenne souveraine, maîtresse de sa propre défense (France, Allemagne, Espagne et, dans une certaine mesure, Pologne, pour ne citer que les plus importants).

Publié le 19 mars, le 'Livre blanc' de la Commission européenne dessine l’effort industriel et budgétaire de l’Union pour augmenter rapidement les capacités militaires de celle-ci jusqu’en 2030, mais il prend grand soin de mentionner que cela se passera dans le cadre de l’OTAN. Cette mention récurrente implique que l’institution considère que l’OTAN existera encore à la fin de la décennie. Par ailleurs, le titre du document ('readiness') n’est pas idéal, puisque l’adversaire potentiel peut en déduire que l’UE ne sera pas préparée à se défendre avant 2030 : c’est lui offrir une large fenêtre d’opportunité.
Prenons l’hypothèse d’une attaque conventionnelle russe contre au moins un État membre de l’UE et aussi membre de l’OTAN. À ce moment-là, ou bien l’article 5 du traité est activé et les États-Unis d’Amérique acceptent d’intervenir, ou bien ils le refusent alors que les autres membres de l’OTAN le souhaitent, mais sont bloqués par le principe décisionnel du consensus, ou bien les États-Unis se sont déjà retirés de l’OTAN, la privant de leur puissance militaire, ou bien encore l’OTAN n’existe plus. L’article 42 du traité sur l’Union européenne sera-t-il activé ? Cela fait beaucoup d’incertitudes et l’on comprend que les pays nordiques, les États baltes, la Pologne et la Roumanie prennent d’ores et déjà d’importantes dispositions pour se défendre.

Les choses se compliquent encore, si le despote du Kremlin, non content de tester le respect de l’article 5 du traité OTAN, recourt à des armes nucléaires, comme il l’a déjà menacé plus d’une fois. La Russie possède le plus grand nombre d’ogives nucléaires au monde : 4 380 ; viennent ensuite les États-Unis (3 708), la France (290) et le Royaume-Uni (225). Ce dernier pays n’est pas lié par l’article 42 du TUE ; logistiquement, il est dans une situation d’interdépendance vis-à-vis des États-Unis.

La France est donc le seul État membre de l’UE à posséder la dissuasion nucléaire. Jusqu’où irait cette dissuasion ? Déjà, de Gaulle avait laissé entendre que la défense des intérêts vitaux pouvait transcender les frontières de la France. Emmanuel Macron, le 12 mars dernier, a évoqué l’ouverture d’un débat « sur la protection par notre dissuasion de nos alliés du continent européen ». Il répondait ainsi à la demande du futur chancelier allemand, Friedrich Merz, de pouvoir bénéficier du ‘parapluie’ nucléaire français. Mais ce n’est pas tout : le Premier ministre polonais, Donald Tusk, a manifesté son intérêt pour bénéficier aussi de cette dissuasion. Il tient à ce que son pays soit invincible face aux Russes et son gouvernement est sans doute le champion européen actuel de la préparation à une guerre conventionnelle.

Il faut rappeler que seul le président de la République française peut ‘presser sur le bouton nucléaire’ et que, même si le but est de défendre un autre État, l’ennemi pourrait riposter par une frappe sur le sol français. Autrement dit, la France fait actuellement une offre assez généreuse, mais elle se montrera tout de même sélective parmi les prétendants.

L’Allemagne, la France et la Pologne sont liées par un pacte triangulaire, conçu en 1991 par le ministre allemand des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, et officialisé dans la ville de Weimar. Ce fut le symbole de la réconciliation germano-polonaise. Depuis lors, les réunions de travail se sont multipliées aux niveaux ministériel et parlementaire. Le ‘Triangle de Weimar’ a connu un second souffle après le retour de Tusk au pouvoir en Pologne et l’Agenda de Weimar, adopté en mai 2024 (EUROPE 13415/5), porte sur l’aide à l’Ukraine et l’investissement dans la défense.

Mis ensemble, les trois pays constituent une force démographique, économique et politique ; ils totalisent 200 millions d’habitants et près de 600 000 soldats ; ils sont reliés par des infrastructures de transport de grande qualité. Si leurs dirigeants parviennent à s’entendre dans le domaine stratégique, y compris par la conception d’une chaîne de commandement commune dans des cas de figure bien identifiés, ils pourront constituer le socle solide d’une défense européenne dans toutes ses dimensions.

De nouvelles coalitions se dessineront en fonction des besoins de sécurité vitaux. Les petits pays noueront des liens privilégiés avec ceux qui, avant tout, leur offriront une forme de solidarité et de protection en cas de malheur. L’on songe évidemment d’abord aux trois États baltes, proies faciles qui ne pourront pas attendre une décision du Conseil européen. Le ‘Triangle de Weimar’ pourrait conférer de l’effectivité à l’article 42 du TUE, montrant l’exemple au cœur de l’Europe.

Il est tristement utopique de penser que l’union de la défense européenne naîtra de la volonté commune des Vingt-sept, qui comptent trop d’éléments déloyaux en leur sein. Seul un groupe pionnier très soudé pourra faire face avec fruit au grand bouleversement géopolitique en cours, en décourageant un agresseur ou, à défaut, en limitant les dégâts.

Bye Bye Trump ! Bonjour Goethe et Schiller !

Renaud Denuit

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