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Bulletin Quotidien Europe N° 13514
REPÈRES / RepÈres

Les aléas possibles des élargissements futurs

La Commission européenne devrait adopter, ce mercredi 30 octobre, son ‘Paquet élargissement 2024’, un document récurrent faisant le point, de façon très approfondie, sur les progrès accomplis par chacun des pays candidats à l’adhésion à l’Union européenne. Sans déflorer ici le contenu de ce document stratégique, l’on peut utilement en évoquer le contexte. L’actualité la plus brûlante se situe en Géorgie, pays qui a obtenu le statut de candidat lors du Conseil européen du 14 décembre 2023, tout en sachant que d’importantes réformes étaient exigées. L’adoption de législations contraires aux valeurs de l’Union avait déjà suscité des avertissements des Vingt-sept : attention, vous vous éloignez de la perspective européenne. Alors que la présidente de la République géorgienne, Salomé Zourabichvili, élue au suffrage universel, est ouvertement pro-européenne, le gouvernement et le Parlement sont dominés par le parti ‘Rêve géorgien’ de plus en plus pro-russe, depuis 2012. Ce dernier a officiellement remporté les élections législatives du 26 octobre, avec une confortable avance. Alors que 80% de la population est réputée favorable à l’UE et que les sondages réalisés aux sorties des urnes indiquaient plutôt une victoire de l’opposition, ce résultat est troublant, et contesté jusqu’au sommet de l’État, la présidente ayant appelé à manifester dès lundi (EUROPE 13513/1).

Quelques jours plus tôt, ce fut de Moldavie que vint la mauvaise nouvelle. Là, il s’agissait à la fois du premier tour de l’élection présidentielle et d’un référendum sur l’inscription, dans la constitution nationale, de la volonté d’adhésion à l’Union européenne. Après un suspense considérable, le ‘oui’ l’emporta au matin du lundi 28 octobre, par 50,46%, très nettement grâce au vote de la diaspora moldave. Par ailleurs, la présidente en exercice, Maia Sandu, pro-européenne, arriva en tête avec plus de 42% des suffrages (EUROPE 13508/1). Le second tour de l’élection, qui aura lieu le 3 novembre, pourrait aussi réserver une surprise. Pour la Moldavie, le Conseil européen avait déjà donné le statut de pays candidat en juin 2022, puis, deux ans plus tard, le feu vert à l’ouverture des négociations d’adhésion. Cependant, la société moldave, sur ses propres terres, paraît très divisée.

Tant en Moldavie qu’en Géorgie, le rôle de la Russie dans ces séquences électorales n’aura pas été neutre, au contraire. Du côté des observateurs, l’on parle d’achats massifs de votes, de bourrages d’urnes, d’opérations de désinformation, d’intimidations. Cet interventionnisme a été facilité par le fait que deux zones de la Géorgie sont contrôlées par Moscou depuis 2008 et qu’en Moldavie, la Transnistrie est notoirement russophile. De toute évidence, le Kremlin, ayant manqué son ‘opération spéciale’ d’absorption rapide de l’Ukraine, cherche, par d’autres moyens d’intervention, à empêcher que les deux autres pays sortent de son orbite. L’Union européenne, malgré les aides déjà versées aux Moldaves et aux Géorgiens, aura fort à faire pour gagner durablement la ‘bataille de l’opinion locale’, d’autant plus qu’au sein même de l’UE, sabotant de fait ses desseins, le chef du gouvernement hongrois, Viktor Orbán, brouille les messages politiques officiels (EUROPE 13513/1).

La question semble moins aiguë à propos des Balkans occidentaux. D’abord, un signal positif est apparu le 15 octobre, avec l’ouverture officielle, par l’Albanie, du premier ‘cluster’ des acquis de l’Union européenne (EUROPE 13504/1). Cet événement aurait pu avoir lieu plus tôt si les responsables de l’Union n’avaient pas uni le sort de l’Albanie à celui de la Macédoine du Nord, bloquée par son contentieux avec la Bulgarie. Le découplage, qui avait déjà été demandé dans cette rubrique en juin 2022 (EUROPE 12972/1), a fini par se produire, donnant des ailes à l’Albanie, mais non à la Macédoine du Nord. Aujourd’hui, Tirana juge atteignable l’objectif d’une adhésion en 2030 (EUROPE 13513/2).

Par ailleurs, la présidente réélue de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a effectué la semaine passée une tournée dans les Balkans occidentaux, qui l’a menée successivement à Tirana, Skopje, Sarajevo, Belgrade, Pristina et Podgorica. Elle a eu des entretiens avec les responsables politiques afin de resserrer les liens, dès lors que le prochain sommet des Balkans occidentaux aura lieu le 5 décembre.

Les résultats de ces visites alimenteront sans doute la réunion du Collège des commissaires lors du débat sur le ‘Paquet élargissement’. À noter qu’en Serbie, la présidente a eu un entretien satisfaisant avec le président de la République, Aleksandar Vučić, mais a refusé de rencontrer le Premier ministre, Miloš Vučević, qui venait de s’entretenir avec un ministre russe également présent à Belgrade. Les liens entre la Serbie et la Russie ne sont pas desserrés et constituent un problème majeur non résolu. Quant à la Bosnie-Herzégovine, elle est le seul pays de la région à ne pas avoir vu son agenda de réformes validé par la Commission (EUROPE 13512/2).

La Commission a prévu des plans de croissance pour chacun de ces pays et plaide pour la réalisation d’un ‘marché intérieur’ entre eux. Comme pour les pays candidats de l’est de l’Europe, le soutien de la société civile sera chaque fois un facteur déterminant. Pour convaincre tant les peuples des États membres que ceux des États qui frappent à la porte, il serait peut-être judicieux, de la part de la Commission européenne et du Conseil de l’UE, de se doter de conseillers en communication spécialisés, voire d’organiser, en temps opportun, des campagnes de communication crédibles.

De toute évidence, l’on n’assistera pas à un élargissement simultané de plusieurs pays en fixant une date arbitraire (par exemple 2030) et c’est la méthode de la ‘régate’, selon l’expression consacrée (le mérite avant tout), qui va prévaloir. Le Monténégro, en négociations depuis 2012, semble actuellement le plus près de l’adhésion, qu’il espère voir en 2028 (EUROPE 13511/8). Malgré les progrès remarquables de l’Ukraine, l’on peut augurer que les Vingt-sept ne scelleront pas son appartenance tant qu’elle sera en état de guerre. La Moldavie reste dans la course, mais l’on sait maintenant qu’il faudra faire une croix sur l’adhésion géorgienne. L'octroi au Kosovo du statut de candidat n’est pas encore acquis.

Au demeurant, de nouvelles surprises ne peuvent être exclues. Les futurs élargissements sont les éléments d’une aventure historique dont les hauts responsables de l’Union ne maîtrisent pas tous les paramètres, quoi qu’ils pensent.

Renaud Denuit

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