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Bulletin Quotidien Europe N° 13128
REPÈRES / RepÈres

Un an de barbarie tout près d’ici

Jusqu’au « jour d’avant », les Européens n’y croyaient pas. Puis, l’agression militaire arriva, de plusieurs côtés, par le bas et par le haut. Mais très vite, il fallut constater qu’il ne s’agirait pas que d’un affrontement entre soldats. Les bombes larguées sur Kiev, Marioupol ou Kharkiv frappaient indistinctement des civils : aéroports, immeubles d’habitation, hôpitaux. Rien que pour le 24 février 2022, l’ONU dénombra 25 morts et plus de 100 blessés civils.

Beaucoup d’Ukrainiens – femmes, enfants et personnes âgées – choisirent de quitter leur domicile. Ils étaient déjà estimés à 10 millions le 20 mars, mais ce chiffre allait encore grimper. L’ONU considère que 7 millions se déplacèrent à l’intérieur du pays et que bien davantage quittèrent l’Ukraine, une minorité (russophone) vers la Russie, une majorité vers l’Europe : 8 millions de personnes enregistrées à ce jour. Certaines retournèrent dans leur pays au bout de quelques mois, en fonction de la situation locale, mais la plupart sont toujours dans l’Union européenne, dont 1,5 million dans la seule Pologne, qui démontra en l’occurrence une hospitalité exemplaire, et plus d’un million en Allemagne. La gestion de cette vague d’immigration sans précédent a été conduite par les institutions et les États membres avec une efficacité et une rapidité mémorables ; nos citoyens ne furent pas en défaut de solidarité.

D’autres civils ukrainiens choisirent de rester chez eux, malgré les risques élevés, en se terrant, quand hurlaient les sirènes, dans leur cave ou le sous-sol des métros, souvent au cœur de villes et villages largement détruits. L’acheminement de l’aide alimentaire et sanitaire fut et reste un défi logistique pour les acteurs humanitaires, héroïques dans cet enfer.

Dans son ensemble, la société civile ukrainienne est patriote, courageuse et résiliente. Beaucoup de simples citoyens fabriquèrent des bombes de fortune, des abris, des gilets pare-balles ou des casques pour leurs soldats et procédèrent à des sabotages, à des échanges d’informations utiles, voire à des exécutions de traîtres.

Mais la guerre continuait. Deux missiles tombés sur la gare de Kramatorsk, firent 57 morts et plus de 100 blessés. Plus de 700 établissements de santé furent attaqués, parmi lesquels l’hôpital pour enfants de Tchernihiv et les maternités de Kharkiv et Vilniansk. Plus de 2 000 établissements d’enseignement furent endommagés, dont 300 irréparablement. Des attaques ciblées furent lancées contre des civils fuyant à bord de leur véhicule. À partir de l’automne, l’armée russe s’en prit aux infrastructures énergétiques, ce qui priva des millions de civils d’électricité, de chauffage et même d’eau. Des civils furent aussi pris comme boucliers humains ou séquestrés, comme à Yahidne, dans des sous-sols sans la moindre hygiène, croupissant sous l’urine des soldats russes, pendant des semaines : certains n’en sortirent pas vivants.

Les femmes, très jeunes et âgées comprises, furent victimes de viols individuels ou collectifs et de déshabillages forcés. Les enfants ne furent pas épargnés dans les bombardements. Des milliers d’entre eux (plus de 16 000, selon Kiev) ont été déportés de force vers la Russie pour y être « adoptés » ou « rééduqués », sans que les parents soient informés de leur sort ; une manifestation a d’ailleurs eu lieu, hier à Bruxelles, pour dénoncer ce scandale. Des adultes furent aussi emmenés contre leur gré au pays de Poutine.

Pire encore, de nombreux charniers furent découverts : à Boutcha (458 corps), Marioupol, Manhouch, Buzova, Vynohradne, Staryi Krym, Motyjyn, Izioum (436 corps), Pravdyne (après la reprise de Kherson en novembre). L’examen des cadavres révéla des traces de torture – une pratique dont furent aussi victimes des soldats ukrainiens et des notables locaux.

Selon les évaluations les plus récentes de l’ONU, le nombre de victimes civiles ukrainiennes s’élèverait au moins à 7 031 tués et 11 327 blessés, soit au total 18 358. Selon Kiev, le nombre de morts serait actuellement de 33 000, dont au moins 400 enfants. La bataille de Marioupol, à elle seule, aurait entraîné le décès de 20 000 habitants.

Parmi les quelque 40 victimes civiles non ukrainiennes (une vingtaine de nationalités, avec une surreprésentation de la Grèce), l’on dénombre 4 étudiants, 3 agents humanitaires et 5 journalistes ou réalisateurs.

S’agissant des pertes militaires, l’estimation est encore plus difficile, dès lors que les deux belligérants ont tendance à sous-estimer les leurs et que les vérifications sont complexes. Cependant, les autorités militaires des États-Unis et de la Norvège ont publié, en janvier, des chiffres convergents : 180 000 et 100 000 soldats tués ou blessés, respectivement pour la Russie et l’Ukraine.

Derrière ces statistiques, le point commun est que tous ces décès signifient d’horribles souffrances pour des parents, des enfants, des épouses – qu’ils soient en Ukraine ou ailleurs, qu’ils sachent ou ignorent le sort de l’être cher. Et qu’incommensurables sont, partout, les dégâts physiques et mentaux de ces atrocités.

Dès le 2 mars 2022, la Cour pénale internationale ouvrit une enquête sur les crimes de guerre et crimes contre l’humanité en Ukraine. Commença alors un lourd travail d’enquête et de documentation sur les actes commis, qui s’amplifia au fur et à mesure que de nouvelles horreurs étaient subies ou découvertes. Les soldats russes ayant perpétré des meurtres à Boutcha ont pu être identifiés. Actuellement, quelque 65 000 cas de crimes de guerre présumés ont été signalés, ce qui est énorme. Le 18 février, les États-Unis, par la voix de la vice-présidente, Kamala Harris, ont accusé la Russie de crimes contre l’humanité. Quant au crime d’agression, l’idée d’un tribunal spécial fait son chemin au sein de l’Union européenne, mais les Vingt-sept ne se sont pas encore accordés sur la nature d’un tel tribunal (EUROPE 13124/12). L’objectif des Occidentaux est bien que tous les responsables, de quel que niveau qu’ils fussent, rendent des comptes et soient jugés.

Il se dit et s’écrit que les soldats russes n’avaient pas nécessairement commis leurs crimes sur ordre de leur hiérarchie, mais que l’impunité de leurs actes frappant des civils faisait partie de leur « culture militaire », comme cela s’était déjà vérifié lors des guerres de Tchétchénie et de Syrie. Autrement dit, la torture et le meurtre relevaient de la norme. Et il était même bien vu du régime, que ses petits exécutants fussent très performants, se lâchant sans entraves, pour faire souffrir et tuer, surtout les plus faibles. Ce rapport à la réalité, terrifiant, n’est pas nouveau, loin de là.

Il fut au cœur de la machine de guerre nazie.

Renaud Denuit

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