Le 3 mars, les autorités moldaves annonçaient la candidature de leur pays à l’adhésion à l’Union européenne (EUROPE 12903/11) et ce, peu après que l’Ukraine et la Géorgie en eurent fait autant. La République de Moldavie est probablement le moins bien connu de ces trois États : ceci seul justifie un ‘repérage’, mais sa position géographique et sa situation politique, toute proche de l’Ukraine en guerre, constituent une raison supplémentaire.
Depuis l’attaque russe, près de 400 000 Ukrainiens ont fui vers la Moldavie ; la plupart transitèrent, mais 100 000 se trouvent toujours sur place, soit 4% de la population moldave. Le pays ne pouvait faire face à lui seul. Dès la fin de février, une aide humanitaire d’urgence de l’UE de 5 millions d’euros fut destinée à la Moldavie (EUROPE 12900/6), ce montant étant renforcé de 3 millions le 11 mars (EUROPE 12909/3). Par ailleurs, entre la République de Moldavie et l’UE, un accord fut signé le 17 mars pour que l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex) puisse assister les gardes-frontières moldaves, dépassés par l’afflux de réfugiés (EUROPE 12914/25).
Le Conseil de l’UE approuva, le 21 mars, le montant global de 500 millions d’euros – annoncé antérieurement par la Commission (EUROPE 12902/5) – pour l’aide humanitaire à tous les pays concernés par l’arrivée d’Ukrainiens en détresse, et ce après avoir entendu le vice-premier ministre moldave (EUROPE 12915/2). Il décida, le 4 avril, de fournir à la Moldavie une nouvelle assistance macrofinancière (prêts et subventions) de 150 millions d’euros sur la période 2022-2024 (EUROPE 12925/23). S’agissant de l’aide aux réfugiés encore, la Commission annonça, le 12 avril, avoir établi un entrepôt dans la capitale moldave, Chișinău, pour stocker 1 200 tentes et 4 000 couvertures, livrées par trois vols d’un pont aérien humanitaire (EUROPE 12931/6). Enfin, grâce au succès de la collecte de fonds ‘Stand up for Ukraine’, la Commission put débloquer, le 19 avril, une somme supplémentaire de 5 millions en faveur de la Moldavie (EUROPE 12934/5). À tout ceci s’ajoutent les marques de solidarité bilatérales. Ces décisions récentes méritaient d’être rappelées, car elles expriment la réactivité positive de l’Union à l’égard des populations concernées, mais aussi la préoccupation que lui inspire le cas moldave.
Si la demande d’adhésion de l’Ukraine a fait l’objet d’une large publicité, celle de la Moldavie n’est pas occultée pour autant. Le 6 avril, la commission d’association parlementaire UE/Moldavie demandait que le statut de candidat soit accordé à celle-ci et que l’économie du pays soit davantage intégrée au marché européen (EUROPE 12928/32). En effet, dans le cadre du Partenariat oriental, un accord d’association, signé en 2014, est entré en vigueur en 2016 ; l’UE est le principal partenaire commercial de la Moldavie. Le 11 avril, la Moldavie et la Géorgie recevaient de la Commission le questionnaire à compléter en vue de la première étape vers une possible adhésion (EUROPE 12930/6) ; l’Ukraine avait été servie seulement trois jours plus tôt.
La Moldavie est considérée comme le pays le plus pauvre d’Europe ; il est de petite taille (quelque 34 000 km2), avec une population de moins de 3 millions d’habitants. Son économie reste essentiellement agroalimentaire. Enclavée entre deux grands États, la Roumanie et l’Ukraine, elle n’a pas de port sur la mer Noire. Comme beaucoup de pays de cette région, elle a une histoire compliquée, faite de guerres, de démembrements et de déportations. Par le traité de Bucarest (1812), la principauté de Moldavie fut coupée en deux. La moitié occidentale devint roumaine, l’autre fut une province de l’Empire russe. Celle-ci acquit l’indépendance en 1917 en tant que République démocratique de Moldavie, puis, par crainte des bolcheviks, s’unit à la Roumanie. Elle fut récupérée par l’URSS en 1944. C’était l’expression d’une victoire sur les nazis, puisqu’en 1940, le dirigeant roumain s’était rangé de leur côté.
En 1991, la République moldave proclama son indépendance, immédiatement reconnue par la Roumanie, mais une guerre civile éclata : deux régions pro-russes, la Gagaouzie et la Transnistrie, situées respectivement au Sud et à l’Est du pays, firent sécession. La première obtint en 1994 un statut d’autonomie au sein de la Moldavie. La seconde proclama son indépendance, sans obtenir une reconnaissance internationale. Selon un accord signé à Moscou en 1992, ce n’est qu’au cas où la Moldavie se réunirait à la Roumanie que la Transnistrie – ou République moldave du Dniestr (RMD) – aurait droit à l’autodétermination.
Le territoire de la RMD (environ 4 000 km2) a la forme d’une longue bande longeant la plus grande part de la frontière avec l’Ukraine. Il est plus industrialisé que la Moldavie. La RMD a en propre son hymne, son drapeau, son armée, sa capitale, son parlement, son président, sa monnaie, ses timbres. Le régime est de parti unique et garde certains symboles soviétiques. Des unités de l’armée russe (au moins 1 500 hommes) y sont restées depuis la fin de l’URSS. Cette zone fut d’ailleurs la seule partie de la Moldavie conquise jadis par les bolcheviks.
Les libertés fondamentales ne sont pas effectives, selon Amnesty International notamment. Dans cette population de 500 000 habitants, les principaux groupes ethniques sont, par ordre décroissant, les Russes, les Moldaves et les Ukrainiens. En 2006, le régime organisa un referendum ne proposant que deux options : l’indépendance ou le rattachement à la Russie ; celle-ci recueillit plus de 97%. Ce résultat ne fut reconnu ni par l’OSCE ni par l’UE, qui arguaient d’irrégularités, de manque d’indépendance des médias et de l’absence de l’option moldave.
Après l’annexion de la Crimée, le gouvernement déclara vouloir rejoindre la Fédération de Russie. Cependant, après l’attaque russe en Ukraine, la RMD affirma ne pas être partie au conflit. Au demeurant, elle possède le plus grand dépôt d’armes d’Europe et la vente d’armes y est florissante. Devant la commission ‘Affaires étrangères’ du Parlement européen, le chef de la diplomatie moldave, Nicu Popescu, a déclaré, le 22 mars, que la situation était calme en Transnistrie, tout en ajoutant : « La situation peut changer rapidement. La zone de combat se rapproche de notre frontière » (EUROPE 12916/12).
En effet, le 22 avril, le général russe Roustam Minnekaïev, commandant adjoint des forces du District militaire du Centre de la Russie, a déclaré que la Russie voulait prendre le contrôle total sur le Donbass et le Sud de l’Ukraine, celui-ci constituant ‘un couloir vers la Transnistrie, où l’on observe également des cas d’oppression de la population russophone’. La Moldavie a évidemment protesté, convoquant l’ambassadeur de Russie, exprimant sa profonde préoccupation et rappelant la neutralité du pays. Il n’est pas surprenant que de nouveaux tirs aient frappé Odessa durant le week-end dernier.
La Moldavie est une république démocratique moderne, mais sa vie politique n’évoque pas un long fleuve tranquille. Elle est polarisée entre les communistes et socialistes, plutôt pro-russes, et les pro-européens, fédérant longtemps plusieurs formations. L’idée d’une fusion avec la Roumanie, réputée ‘fasciste’ par les pro-russes, a été définitivement rejetée lors du referendum de 1994. Le moment de l’accord d’association avec l’UE généra évidemment des tensions, mais le bon sens prévalut. Depuis la réforme constitutionnelle de 2016, le président de la République est élu non par le Parlement, mais au suffrage universel direct. Aucun des deux camps ne domine durablement, mais, actuellement, la présidente élue en novembre 2020, Maria Sandu, et la Première ministre, Natalia Gavrilita, en fonction depuis août 2021, appartiennent toutes deux au parti Action et Solidarité (proche du PPE). Ce parti a en effet remporté la majorité absolue lors des dernières élections. Ce succès traduit un soutien plus massif que jamais de la population à l’option européenne. En interne, les planètes étaient donc alignées en faveur de l’adhésion à l’UE, mais en externe, c’est peu dire que cette évolution ne convient pas au Kremlin.
Si la Russie parvient à annexer totalement les zones ukrainiennes qu’elle convoite, elle ne pourrait s’arrêter en si bon chemin. Elle pourrait ne faire qu’une bouchée de la petite Moldavie ou, à tout le moins, pénétrer sans grand problème en Transnistrie, comme déjà annoncé publiquement, auquel cas les autorités moldaves ne pourraient rester inertes. La conquête russe prendrait ainsi la forme d’un arc allant du Donbass au nord de l’État séparatiste moldave, ouvrant ainsi à Poutine des possibilités géostratégiques et économiques excitantes. En 2020, la présidente Sandu a demandé, en vain, le départ des forces russes de la RMD. Une aide financière de l’UE de 7 millions d’euros a été décidée en décembre dernier pour renforcer la défense moldave, sans prévoir la fourniture d’armes létales.
Mais cela suffira-t-il ? Il reste nécessaire d’évaluer les capacités globales de la Moldavie en cas d’attaque russe et d’établir une stratégie spécifique, si les Occidentaux ne veulent pas, une fois de plus, être surpris et condamnés à réagir dans l’urgence.
Renaud Denuit