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Bulletin Quotidien Europe N° 12901
Invasion Russe de l'Ukraine / Interview avenir de l'ue

L'Allemagne est l'épicentre de la prise de conscience géopolitique dans l'UE, estime Luuk van Middelaar

L'historien et écrivain Luuk van Middelaar, auteur de plusieurs ouvrages sur les enjeux européens (EUROPE 12171/22) dont le dernier en date 'Le réveil géopolitique de l'Europe' (Collège de France), livre à EUROPE sa pensée sur les répercussions pour l'Union européenne de l'invasion russe en Ukraine. (propos recueillis par Mathieu Bion)

Agence Europe – Ce qui paraissait impensable il y a une semaine est en train de se produire. L'Union européenne réagit à l'invasion russe de l'Ukraine avec de la fourniture de matériel militaire à l'armée ukrainienne. L'Allemagne a complètement fait évoluer sa politique en la matière. L'UE est-elle légitime pour agir de la sorte ?

Luuk van Middelaar – L'Europe a toujours eu, dans l'esprit de certains, une vocation géopolitique, d'être un pôle de puissance parmi d'autres pôles. Ce n'est pas Mme von der Leyen qui a inventé cette idée, elle est là depuis le Général De Gaulle et le chancelier Adenauer.

D'autre part, il y a l'idée de l'Europe comme puissance normative, fondée pour mettre fin à un monde régi par des concepts de pouvoirs, de territoires, d'intérêt nationaux. Donc il y a une forte tension entre ces deux vocations.

Ce qui arrive aujourd'hui, c'est clairement une accélération impressionnante de la prise de conscience géopolitique. L'Allemagne est l'épicentre de cette prise de conscience, avec le discours du chancelier Scholz, dimanche 27 février au Bundestag. Angela Merkel avait dit que l'Europe devait prendre son destin en main. Aujourd'hui, M. Scholz complète ces paroles par un réarmement allemand et, donc, européen, qui change tout.

Une ligne est franchie avec cette question de livraison d'armes à l'Ukraine.

Le fait que l'Allemagne va sérieusement s'occuper de sa défense, cela change tout pour elle-même et le rapport franco-allemand, parce que, tant que l'impulsion ne vient que de Paris, il y a toujours un soupçon de méfiance à l'égard de la France.

Est-ce qu'il y a des garde-fous, des critères permettant d'encadrer l'armement annoncé de l'Ukraine ?

On constate que les choses se passent très, très vite, dans un moment de danger géostratégique, voire nucléaire, et de grande émotion, avec beaucoup de souffrances.

Mais une volonté d'encadrer cette prise de conscience géopolitique manque. C'est mon souci.

Les institutions européennes n'ont pas de tradition de pensée géostratégique, en termes d'équilibre nucléaire, de pouvoirs et contre-pouvoirs. Or, il est nécessaire d'avoir une pensée plus globale qui combine les analyses économiques, la sécurité énergétique avec un jugement sur le paysage et les risques géopolitiques.

Il y a une certaine légèreté du moment qui se traduit, par exemple, par la facilité avec laquelle une question hautement stratégique comme l'appartenance de l'Ukraine à l'UE est mise sur la table. Cela ne témoigne pas d'une grande maturité.

Pourquoi faut-il être prudent avec cette demande d'adhésion de l'Ukraine à l'UE ?

Nous sommes en pleine guerre avec une puissance nucléaire, guerre dont l’un des enjeux dans l’esprit de l’agresseur est justement la place de l’Ukraine dans l’ordre continental – appartenance à l’OTAN, appartenance à l’UE.

Évitons donc tout d’abord le pire, évitons de rendre une situation complexe encore plus complexe et abstenons-nous de faire des promesses très ambiguës. Peut-on concevoir une entrée de l’Ukraine dans l’Union sans son entrée simultanée ou antérieure dans l’OTAN ? Serait-ce concevable sans risque majeur de conflit nucléaire ? Ou va-t-on défendre l’Ukraine à la base de l’article 42(7), notre 'article de solidarité' à nous ?

Il y a d’autres moyens de soutenir l’Ukraine dans ce moment tragique, d’autres formules de rapprochement à lui offrir.

Je passe sur le fait que cette question ne fait pas l'unanimité parmi les États membres, donc elle met à mal trop vite l’impressionnante unité dont l’Union fait preuve depuis l’invasion.

Avec ce paquet de sanctions adoptées par l'UE et les pays alliés, l'Europe est-elle à la hauteur des événements ?

Il faut séparer la réponse économique et financière de la question du réarmement. En termes de frappes économiques, l'UE a agi de manière rapide et en front uni. Même la Hongrie s'est ralliée au paquet de sanctions au nom de l'unité, sans doute aussi parce que son allié polonais le lui a demandé.

Ici, l'Europe a agi vite. Les pays d'Europe centrale et de l'Est ont vraiment pesé sur la décision. Leurs craintes vis-à-vis de la Russie, qu'on n'a pas toujours prises au sérieux à l'ouest de l'Europe, sont maintenant confirmées. Cela rééquilibre la pensée stratégique au sein de l'UE. Et cela contribue à la convergence stratégique tant souhaitée par la France.

L'invasion russe aux portes de l'UE va-t-elle provoquer un saut dans l'intégration européenne et conduire à la communautarisation de certaines politiques ?

Il y a un saut en termes de prise de conscience de notre vulnérabilité, de l'importance de nous défendre en tant que club de démocraties, y inclus territorialement. Mais je ne vois pas une 'communautarisation' au sens propre du terme de la politique étrangère et de sécurité.

Pour les très grandes questions, la guerre et la paix, on a vu le président Macron se déplacer à Kiev et à Moscou et le chancelier Scholz faire la même chose la semaine suivante.

Néanmoins, M. Macron s'exprime à Moscou avec les drapeaux européen et français, et M. Scholz derrière les drapeaux européen et allemand. Ils ont inscrit leur action dans le cadre européen, et c'est très bien ainsi.

Pour cela, on n'a pas besoin de changer de traité. Cela dépend beaucoup plus de la volonté politique, d'une analyse partagée des grands dangers et défis stratégiques.

L'UE annonce qu'elle va 'débrancher' Russia Today & Sputnik, les accusant d'être des machines de propagande au service du Kremlin ? Est-ce compatible avec les valeurs que l'UE défend, comme la liberté d'expression ?

On improvise, comme lors de beaucoup de crises. Il s'agira ensuite d'encadrer ces initiatives. Cela traduit une conscience nouvelle, qui me paraît juste, que la liberté, y inclus la liberté d'expression, doit être défendue contre ses ennemis. Une fois qu'on a dit ça, la question reste posée parce qu'on peut aussi aller trop loin et nier notre liberté.

Dimanche, au Bundestag, le chancelier Scholz a parlé d'un tournant historique – Zeitenwende. Le 24 février, jour de l'invasion russe, nous sommes sortis d'une époque pour rentrer dans une autre. Nous sommes sortis d'une époque où nous avons pensé que notre liberté, notre prospérité, notre sécurité étaient quasiment gratis, qu'il s'agissait d'acquis historiques en Europe qui n'avaient aucun coût financier, militaire, politique.

Aujourd'hui, s'il s'agit d'un tournant historique, nous nous rendons compte que nous sommes face à de vrais choix, voire des dilemmes tragiques, et que nous devrons nous battre pour sauvegarder la sécurité et la liberté. Et l'UE a toute sa place, avec l'OTAN pour la sécurité, pour être le véhicule adéquat pour le faire.

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