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Bulletin Quotidien Europe N° 12171
Sommaire Publication complète Par article 22 / 22
SUPPLÉMENT HEBDOMADAIRE / Bibliothèque européenne

N° 1241

***    LUUK VAN MIDDELAAR : Quand l’Europe improvise. Dix ans de crises politiques. Editions Gallimard (5, rue Gaston-Gallimard, F-75328 Paris cedex 07. Tél. : (33-1) 49541697 – fax : 45449403 – Internet : http://www.gallimard.fr ). Collection « Le débat ». 2018, 412 p., 24 €. ISBN 978-2-07-273492-2.

Publié à l’origine en néerlandais, le dernier ouvrage de Luuk Van Middelaar suscitera à l’évidence autant l’intérêt de tous ceux qui s’évertuent à comprendre la manière dont l’Union européenne évolue que le malaise, voire même la rancœur de ceux qui ne sont pas prêts, pour ce faire, à prendre pour argent comptant le fruit des interprétations idéologiquement orientées de l’auteur. Historien et philosophe politique, celui-ci a été cinq années durant la « plume » d’Herman Van Rompuy, premier président stable du Conseil européen ; sans doute est-ce alors que l’historien s’est effacé chez lui pour laisser la place à un militant, érudit mais opiniâtre jusqu’à la mauvaise foi, de l’intergouvernementalisme…

Tout le propos de Luuk Van Middelaar vise à montrer – et à démontrer – que l’Union européenne expérimente depuis une dizaine d’années, cahin-caha, une « politique de l’événement » qui la voit improviser politiquement pour faire face aux défis qui s’accumulent devant elle. L’auteur s’évertue à mettre en lumière la manière dont les vrais « chefs politiques européens » ont opéré sans disposer d’une « boîte à outils adéquate » alors que l’Union était confrontée à quatre situations d’urgence périlleuses : c’est fort de sa proximité avec Herman Van Rompuy qu’il éclaire utilement la manière dont le Conseil européen, et l’Europe se politisant qu’il incarnerait, ont géré la crise de l’euro, la crise ukrainienne, la crise des migrants et la crise atlantique, celle-ci s’ouvrant avec le « choc du Brexit ».

Intellectuellement, cette approche serait pleinement légitime si l’auteur ne prenait pas des libertés avec l’histoire. A l’en croire, la « politique de l’événement » incarnée par le Conseil européen viendrait prendre la place de la « politique juridique de la règle » imaginée par Jean Monnet pour imposer « la dépolitisation économique et juridique ». Au temps où il s’agissait de partager les quotas d’acier ou de morues, l’occultation des « motivations et convictions politiques de base » était acceptable, cette « approche technocratique » ayant fait le bonheur des « appareils bureaucratiques, tant à Bruxelles que dans les capitales » ; elle ne l’est plus, affirme l’auteur, maintenant que ce sont des dizaines de milliers de réfugiés qui sont à répartir… Du coup, la Commission se retrouve en porte-à-faux, elle qui était maître de la « politique de la règle » et qui, face à la montée en puissance du Conseil européen, aurait cherché, sous le président Jean-Claude Juncker, à privilégier sa « politisation parlementaire » en vue de devenir, un jour, « une sorte de gouvernement européen ».

Voilà qui n’est pas du goût de Luuk Van Middelaar qui s’inscrit en faux contre cette assertion de Paul-Henri Spaak en janvier 1962, lorsque mûrissait le Plan Fouchet : « L’Europe sera supranationale ou ne sera pas. » A ses yeux, De Gaulle avait raison de vouloir une Europe intergouvernementale, n’en déplaise aux intégristes bruxellois ; de même, Margaret Thatcher n’a pas eu fatalement tort de réclamer en son temps « our own money back », hormis aux yeux des défenseurs de la « Promesse » d’une Europe toujours plus unie. Et l’auteur de glisser subrepticement que l’excommunication dont l’un et l’autre ont été les victimes « a son équivalent aujourd’hui : ‘Viktor Orban n’est pas un Européen’. »

Aux yeux de l’historien, le Conseil européen rend aujourd’hui l’Union « plus démocratique » car il crée « un espace public », les sujets politiques qu’il traite retenant l’attention de tous les citoyens, quel que soit leur pays. Lorsqu’il est « réuni au complet » (c’est-à-dire en présence des… « fonctionnaires » que sont les présidents de la Commission et du Parlement européen, celui-ci pour un laps de temps plus réduit), il faut le comprendre, assure-t-il, « comme un ‘président collectif’ de l’Union ». Du coup, alors que les citoyens sont de plus en plus nombreux à manifester leur défiance face à l’Europe qu’on « construit » prétendument en leur nom, il faut, assène notamment l’auteur, que le Parlement européen cesse « d’être aveuglé par la promesse d’un avenir fédéral » et reconnaisse « son rôle dans l’Union telle qu’elle existe aujourd’hui », ce qui impose « un revirement mental : passer d’un exécutif à un autre, de la Commission au Conseil européen ». Luuk Van Middelaar, curieux historien, ne mentionne à aucun moment la Déclaration Schuman qui indiquait clairement que la Fédération européenne était l’objectif visé ; en revanche, il considère que « l’opposition de principe au projet fédéral (…) caractérise la volonté tourmentée des peuples d’Europe de conserver leur voix individuelle dans l’espace démocratique européen ». Cette « volonté tourmentée des peuples d’Europe » ne serait-elle pas plutôt tournée contre l’Europe que dessinent les membres du Conseil européen, dépourvus dans la plupart des cas de toute légitimité sur le plan européen puisqu’ils sont élus sur des programmes nationaux ? Ne serait-il pas temps, surtout, de donner la parole aux citoyens européens pour qu’ils disent enfin l’Europe qu’ils veulent, sans que leur voix soit dénaturée par les servants des Etats-nations ?

Michel Theys

***    THEDOROS GEORGAKOPOULOS (sous la dir. de) : La prochaine Europe. Vingt textes sur l'avenir de l'Union européenne et sur la position de la Grèce à ce sujet. Editions Dianeosis (7 rue Granikou, GR-15125 Maroussi. Tél. : (30-213) 0023000 – Courriel : info@dianeosis.org – Internet : http://www.dianeosis.org ). 2018, 245 p., 9 €. ISBN 978-618-82833-3-6.

Environ deux Grecs sur dix pensent que dans dix ans, l'Union européenne n'existera plus. Ils sont autant à penser qu'elle sera au contraire devenue « une fédération d'Etats plus unie ». Quel est le scénario le plus réaliste ? Que pensent les experts ? Quels sont les principaux défis auxquels l'Union est aujourd'hui confrontée et de quelle manière pourrait-elle façonner son avenir ? Quelle position la Grèce adoptera-t-elle à ce propos ? Le journaliste Theodoros Georgakopoulos, spécialiste des questions européennes, a recueilli les réponses apportées à ces questions et à d’autres encore par vingt dirigeants politiques, universitaires, anciens et actuels commissaires et hauts fonctionnaires de la Commission et membres d’autres institutions européennes. Du coup, les thèmes abordés le sont sous des angles très différents. Par exemple, le président Jean-Claude Juncker explicite, dans son texte, ses propositions pour l'avenir de l'Union, tandis que le commissaire Pierre Moscovici critique fortement la manière dont les institutions européennes ont géré la crise grecque. Tous ensemble, les vingt textes composent une cartographie complète et réaliste de l’avenir européen possible, délivrant ainsi – étonnamment – un message d'optimisme incontesté. Les textes des commissaires grecs, anciens et actuel, analysent plus spécifiquement la position de la Grèce dans les institutions européennes. (AKa)

***    OLIVIER LE BUSSY : L’Union européenne, une utopie en péril ? Presses Universitaires de Liège (41 place de La République française, Bât. O1 – 7e étage, B-4000 Liège. Tél. : (32-4) 3665022 – fax : 3665798 – Courriel : presses@uliege.be – Internet : http://www.presses.uliege.be ). Collection « Petite Collection MSH ». 2018, 138 p., 10 €. ISBN 978-2-87562-178-8.

Couvrant l’information européenne pour le quotidien La Libre Belgique depuis une dizaine d’années, Olivier le Bussy analyse avec lucidité et rigueur, dans ces pages, la crise multiforme et carrément existentielle dans laquelle l’Union européenne est engluée depuis le même laps de temps. Avec lucidité car, ainsi que le relève l’ancienne parlementaire européenne socialiste Véronique De Keyser, « il n’évacue pas la possibilité d’une faillite de l’Union qui se viderait de son projet initial ». Avec rigueur car c’est méthodiquement, sans pathos ni langue de bois, qu’il passe en revue les différents problèmes se conjuguant pour ébranler désormais le modèle démocratique un peu partout dans les pays européens et faire craindre pour la survie de l’Union : « Le pire n’est pas certain mais il pourrait se produire », observe-t-il ainsi d’emblée, décrétant avec raison que « le fonctionnement actuel de l’Europe atteint ses limites en termes d’efficacité et de légitimité démocratique ». Après avoir sobrement résumé ce qui fracture aujourd’hui l’Europe (l’acrimonie et le dialogue de sourds entre le nord et le sud de la zone euro, le soleil qui se couche à l’est pour la démocratie et l’état de droit, le « double ‘crash test’ » que constitue la crise migratoire), le journaliste fait œuvre utile en se lançant « à la recherche de la démocratie européenne ». En vain. Après avoir constaté que « les citoyens ne réclament pas la fin de l’UE, ni moins d’Europe », il va tout de suite à l’essentiel en observant que, « au fil de la construction européenne, le modèle démocratique de l’UE s’est peu à peu calqué sur celui des démocraties nationales, cependant pas au point de créer une démocratie supranationale accomplie ». Ce qui a pour conséquence que « les citoyens (…) n’ont pas réellement l’opportunité d’influer sur les orientations politiques européennes ». Le désenchantement citoyen de l’Union en est à l’évidence la conséquence, n’en déplaise au Conseil européen dont, ajoute-il, la légitimité « en tant que ‘chef d’Etat collectif’ de l’Union est (…) sujette à caution », au point que le cénacle des chefs d’Etat et de gouvernement se situe carrément « dans un angle mort de la démocratie ». Il serait aussi audacieux de miser sur le Parlement européen pour redresser la barre démocratique, tant il est vrai que « les élections n’ont d’européennes que le nom » et que les députés européens sont « mis hors-jeu par les Etats membres » lorsqu’il est question, entre autres, du Conseil européen, de l’Eurogroupe ou de la Troïka qui a sévi en Grèce, « pire exemple de ce qui se produit quand la technocratie s’installe aux commandes ». Après avoir encore montré, dans deux autres chapitres, combien la promesse européenne de prospérité était fragile (entre autres parce que « les citoyens et les PME paient le prix de la concurrence fiscale ») et combien l’Europe était « de plus en plus seule au monde », Olivier le Bussy en arrive à quelques conclusions imparables. Celle, par exemple, que « le modèle hybride européen, mélange de fédéralisme et d’intergouvernementalisme, atteint ses limites tant en termes d’efficacité que de démocratie ». Celle-ci ensuite, qui en découle : « Le grand défi de la démocratie européenne est de faire émerger un peuple européen capable d’exprimer des choix politiques collectifs qui dépassent les horizons nationaux. » Peut-on toutefois compter sur les dirigeants nationaux pour que ce défi puisse être relevé ? (MT)

***    The Federalist Debate. Papers on Federalism in Europe and the World. The Einstein Center for International Studies (26 via Schina, I-10144 Torino. Tél./fax : (+39-011) 4732843 – Courriel : info@federalist-debate.org – Internet : http://www.federalist-debate.org ). 2018, n° 3, 64 p.. Abonnement annuel : 15 € / Internet : 8 €.

Le discours prononcé par Jean-Claude Juncker lors de la dernière Lecture Tommaso Padoa-Schioppa est repris intégralement dans ce numéro du Federalist Debate. Le président de la Commission y rappelle que l’Union économique et monétaire a été conçue pour « offrir protection, prospérité et progrès aux Européens », ce qui implique notamment que l’actuelle embellie économique « profite à tous ». M. Juncker passe en revue les progrès qui ont été accomplis pour compléter l’Union économique et monétaire à cette fin, invitant encore à prévoir « une forte ligne budgétaire » pour la zone euro et à permettre que celle-ci s’exprime d’une seule voix puisque, « d’ici quelques décennies, aucun pays européen ne pourra plus prétendre appartenir au G7 en raison de sa taille économique ». Pour sa part, Lucio Levi consacre l’éditorial aux deux manières qu’il y a de reprendre la main sur une mondialisation coupablement « abandonnée au libre jeu des forces du marché », à savoir le protectionnisme – hélas privilégié par le président Trump – ou le multilatéralisme. Le rédacteur en chef de la revue revient à deux fédéralistes, le « père fondateur » des Etats-Unis Alexander Hamilton et l’Allemand Friedrich List, qui ont considéré que « l’organisation du monde en Etats souverains (…) empêche les échanges commerciaux de se dérouler dans des conditions d’égalité », rendant du coup le protectionnisme légitime. Il faut donc, pour contourner le problème, œuvre à la création d’une Fédération mondiale à terme et, dans l’immédiat, « renforcer et démocratiser » l’Organisation mondiale du commerce. Les autres thèmes abordés dans ce numéro sont, entre autres, le rôle que pourrait jouer la taxe carbone pour une relance de l’Union, l’avenir du Mouvement fédéraliste mondial, l’éventuelle création d’un parlement mondial, la montée en puissance de l’Asie… (PBo)

***    DIMITRIS SOTIROPOULOS : La société civile grecque et la crise économique. Editions Potamos (48 rue Xenokratous, GR-10676 Athènes. Tél. : (30-210) 7231271 – fax : 7254629 – Courriel : info@potamos.com.gr – Internet : http://www.potamos.com.gr ). 2018, 152 p., 11 €. ISBN 978-960-545-073-1.

Après 2010, la société civile a progressé de manière contradictoire en Grèce. C’est ce phénomène que l’historien Dimitris Sotiropoulos, directeur du programme d’études supérieures « Gouvernance et entrepreneuriat » à l’Université d’Athènes et rédacteur en chef du magazine « Nea Hestia », analyse dans ces pages. Alors qu’ils s’étaient éloignés de la participation politique traditionnelle par l'intermédiaire des partis, les citoyens ont depuis revendiqué leurs droits et émis des réclamations contre l'État avec plus d'intensité et plus souvent que par le passé. Ce qui, pour l’auteur, bénéficie évidemment à la démocratie, revigorée dans un Etat plus participatif. D'autre part, la société civile aurait également été le creuset de groupes et de mouvements qui ne cherchent pas simplement à se confronter avec les institutions de la démocratie représentative, mais à la détruire ou à la renverser. En résumé, la crise a été un catalyseur pour l'autonomisation de la société civile, celle-ci s’étant déroulée à la fois de manière démocratique et non démocratique. Ce phénomène a-t-il changé radicalement la situation ? A cette question, l’auteur répond à la fois par oui et par non. Ainsi, pour ce qui est de la société civile informelle, la crise a renforcé sa présence, soit dans le domaine de la promotion des activités de bien-être, où l'État-providence est affaibli, soit au niveau de la contestation sociale. Toutefois, cette montée en puissance s’accompagne parfois de manifestations d'un « antiétatisme » dans un domaine que l'Etat avait monopolisé pendant des décennies. Il faut noter que l’ouvrage est ponctué par une vaste bibliographie. (AKa)

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