La situation s’est gravement dégradée durant ces derniers jours, à un tel point que l’on peut estimer, objectivement, que la guerre est devenue probable, peut-être tout prochainement. L’on examinera ici d’abord les raisons de ce constat, ensuite les comportements des Occidentaux, puis les scénarios d’agression possibles, enfin ce que feraient les dirigeants de l’Union européenne.
Les raisons de la haute probabilité du conflit sont au moins au nombre de six.
(1) Les moyens militaires considérables que la Russie a acheminés progressivement depuis novembre à ses frontières avec l’Ukraine : quelque 130 000 hommes et du matériel lourd en quantité (camions, chars, artillerie, lanceurs, missiles…) Mais, récemment, des hôpitaux de campagne ont été installés : ils ne s’imposeraient pas s’il s’agissait de simples exercices d’entraînement.
(2) L’osmose complète entre la Russie et la Biélorussie. Celle-ci dispose d’une armée de 50 000 hommes, auxquels s’ajoutent les garde-frontières et les réservistes, mais aussi, depuis peu, des milliers de soldats russes. Des exercices militaires conjoints sont organisés du côté de la frontière biélorusse avec l’Ukraine. Cette synergie contribue à un encerclement de l’Ukraine, encerclement conforté par les manœuvres de la marine de guerre russe en mer Noire.
(3) L’idéologie. Les revendications territoriales au nom d’une histoire sacralisée, d’un ‘Lebensraum’ ou d’un nationalisme exacerbé détraquent le jugement et portent le malheur. Selon les convictions des dirigeants russes, Poutine en tête, une Ukraine indépendante constitue une anomalie ; des siècles d’intégration à l’Empire, puis à l’URSS, le confirmeraient. Dans leur esprit, Kiev aggrave son cas en s’étant rapprochée de l’Union européenne par un accord d’association très complet, signé en 2014. Elle l’aggrave encore davantage dès lors que le gouvernement actuel penche pour une adhésion à l’OTAN, à laquelle serait favorable une grande partie de la population.
(4) La position géographique et la faiblesse militaire de l’Ukraine. Sa capitale, excentrée, est plus proche de la Biélorussie et de la Russie, que des pays amis : Kiev est à 230 kilomètres de la frontière biélorusse. L’Ukraine ne fait partie d’aucune alliance qui lui porterait immédiatement secours en cas d’agression. Certes, son armée de terre est constituée de 150 000 soldats bien entraînés et très motivés. Elle s’est modernisée et a bénéficié de conseils de militaires occidentaux. Des renforts en matériel (missiles antichars, drones) sont venus du Royaume-Uni, des pays baltes, de la Turquie même. En revanche, les 247 avions sont assez vétustes et la flotte se résume à quelques bateaux. Depuis le début du conflit dans le Donbass il y a huit ans, le pouvoir ukrainien a dû y consacrer une partie de son potentiel militaire et il ne peut se permettre de dégarnir ce front. Certes, les Ukrainiens sont réputés courageux au combat, mais, face à la deuxième puissance militaire du monde, ils devraient finalement s’incliner, sauf à bénéficier très vite de renforts concrets.
(5) L’échec des efforts diplomatiques. La diminution, par Moscou, de ses propres diplomates en poste à Kiev symbolise la fin de la séquence diplomatique. D’innombrables rencontres et conversations téléphoniques ont eu lieu depuis des semaines. La correspondance initiée par le ministre russe des Affaires étrangères, sur le principe de ‘sécurité égale et indivisible’ (EUROPE 12882/13), n’a fait que creuser le fossé. Lavrov s’était adressé à plusieurs États occidentaux, espérant des réponses individuelles, mais il a reçu deux courriers : l’un du Secrétaire général de l’OTAN, l’autre du Haut Représentant de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité. Réaction de Lavrov : impolitesse diplomatique, irrespect, manque de substance (EUROPE 12889/9). Le long entretien Macron-Poutine du 7 février devait, prima facie, apporter un certain apaisement. Ce ne fut pas le cas, et encore moins après la conversation téléphonique d’une heure, samedi dernier, entre les présidents américain et russe. Le lendemain, le président allemand déclarait Moscou responsable de cette crise. Lorsqu’à Washington et dans d’autres capitales l’on sonne le tocsin sur la hausse des risques de guerre, un mot revient invariablement dans la prose du Kremlin : hystérie. Je vous renvoie au dictionnaire et à Freud pour peser la mesure de l’offense : une négociation n’est pas possible avec une personne hystérique.
(6) Enfin, l’insensibilité des dirigeants russes à la perspective de sanctions économiques. La menace de mesures de rétorsion de grande ampleur semble sans effet. Elle est accueillie par des ricanements ou de la grossièreté comme dans la bouche de l’ambassadeur de Russie en Suède : « Vos sanctions, on n’en a rien à foutre !». Il faut reconnaître que les sanctions déjà infligées à la Russie et plus récemment, en plusieurs salves, à la Biélorussie, n’ont pas déstabilisé leurs régimes respectifs.
Face à la crise, les Occidentaux ont adopté un comportement intellectuellement cohérent : la fermeté assortie d’une disponibilité au dialogue. Mais ils ne semblent pas évaluer la profondeur du ressentiment russe à leur égard pour la raison suivante : une sorte de mépris pour le vaincu de la grande confrontation Est-Ouest à partir des années 1990, concrétisé par une extension à vive allure de l’OTAN et un déficit de réflexion et de démarche pour intégrer la Fédération de Russie dans l’architecture de l’Europe nouvelle. Ils plaident avec raison pour que l’OSCE soit le cadre d’une sorte de refondation négociée, mais sans doute est-il déjà trop tard. Ils s'accrochent au format ‘Normandie’ (Ukraine, Russie, Allemagne, France) dans l’espoir de trouver une solution pérenne à la guerre du Donbass, solution dont découlerait la désescalade espérée. Le format a sans doute engrangé, au milieu la décennie précédente, une cessation précaire des hostilités, mais, globalement, c’est un échec ; la rencontre du 10 février au niveau des conseillers politiques l’a encore démontré : « aucun résultat », a communiqué le Kremlin. Faut-il attendre quelque chose de la réunion prévue en mars ?
De plus en plus inquiets par la tournure des événements, de nombreux pays, occidentaux et autres, ont demandé à leurs ressortissants de quitter la l’Ukraine. La compagnie KLM a déjà annulé ses vols vers Kiev et d’autres compagnies aériennes suivront sûrement. Les États-Unis, puis le Canada, ont retiré leurs soldats qui remplissaient des missions de conseil sur place. Par ailleurs, le Président Biden a décidé le déploiement de 3 000 hommes vers la Pologne et la Roumanie. Le but est de rassurer le voisinage, non de combattre en Ukraine. Après le désastre afghan, l’opinion publique américaine ne soutiendrait pas une intervention militaire sur place. De surcroît, celle-ci marquerait le début d’une guerre mondiale.
Toutes ces dispositions prises dans l’urgence ainsi que les déclarations alarmistes qui se multiplient sont mal vécues par les dirigeants ukrainiens, car elles découragent les investisseurs. Ces mêmes dirigeants tiennent un discours officiel d’apaisement, tandis que l’angoisse commence à gagner leur population. À la demande insistante du Président Zelensky, l’approche diplomatique reste d’actualité. Le Chancelier Scholz, parti pour Kiev puis Moscou, devrait encore y croire.
Esquissons maintenant les éléments possibles du scénario de cette guerre probable. Celle-ci pourrait commencer par l’évocation artificielle d’un appel à l’aide, et ce dans la grande tradition russe : Hongrie (1956), Tchécoslovaquie (1968), Afghanistan (1979), Crimée (2014), Kazakhstan (2022). Dans ce cas-ci, l’appel viendrait des russophones et russophiles du Donbass, réputés persécutés par le régime ukrainien. Celui-ci serait provoqué par Moscou, qui reconnaîtrait l’indépendance des Républiques du Donetsk et de Lougansk. Il ferait l’objet de cyberattaques. Le Président Zelensky serait alors invité à se démettre, notamment pour sa volonté exprimée publiquement de vouloir intégrer son pays dans l’UE et l’OTAN. Devant son refus, les opérations militaires pourraient commencer : bombardements de sites stratégiques, neutralisation de la marine, entrée des forces terrestres à partir de la Biélorussie et de la Russie pour une prise éclair de Kiev.
Terminons par le rôle prévisible de l’Union européenne. Le Conseil européen, lors de sa dernière réunion (16 décembre 2021), a consacré les points 23 et 24 de ses Conclusions à l’Ukraine (EUROPE 12855/3). À ce moment, il n’y avait ‘que’ 70 000 soldats russes au-delà de la frontière ukrainienne. Le Conseil européen « souligne qu’il est urgent que la Russie apaise les tensions causées par le renforcement de la présence militaire le long de la frontière avec l’Ukraine et par un discours agressif ». Il « réaffirme qu’il soutient sans réserve la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Toute nouvelle agression militaire contre l’Ukraine aura des conséquences massives et un coût sévère en réponse, y compris des mesures restrictives coordonnées avec des partenaires ». Enfin, il « encourage les efforts diplomatiques et soutient le format ‘Normandie’ pour ce qui est d’atteindre la pleine mise en œuvre des accords de Minsk ».
En principe, la prochaine réunion du Conseil européen est prévue le 24 mars ; elle aura été précédée, les 10 et 11 mars, d’une réunion informelle en France. Mais, tout récemment, le Président lituanien a demandé que l’institution se réunisse dès cette semaine-ci pour discuter d’une réponse coordonnée aux actions agressives de la Russie. Affaire à suivre…
Pour sa part, la présidente de la Commission européenne a déjà fait savoir que le paquet de sanctions était prêt (EUROPE 12884/16). Il devrait faire mal à l’économie russe, notamment dans ses dimensions énergétique et technologique.
Actuellement, il existe un front uni, non seulement entre les Vingt-sept, mais entre l’Union européenne et les États-Unis. La concertation est désormais bien huilée. Dans l’hypothèse où les autorités ukrainiennes lanceraient un SOS aux Occidentaux pour obtenir une intervention militaire, la concertation serait sûrement très rapide, mais le résultat est imprévisible. Par exemple, en l’absence d’une décision positive de l’OTAN, certains pays de l’UE partiraient-ils au combat ?
Enfin, si les Russes contrôlaient l’Ukraine via un gouvernement imposé par eux, des Ukrainiens tenteraient sûrement de fuir le pays. Ils iraient donc vers leurs voisins directs : la Pologne, la Slovaquie, la Hongrie et la Roumanie, bien que la plupart d’entre eux soient réputés pour leur xénophobie. À ces migrants d’un type nouveau, quel accueil réserveraient ces pays de première entrée ?
Tout ce qui précède relève en partie de la spéculation. Mais les Européens gagneraient à pouvoir démontrer que, face à un joueur d’échecs aussi doué que cynique, ils auront, eux aussi, pensé aux coups suivants.
Renaud Denuit