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Bulletin Quotidien Europe N° 12694
REPÈRES / RepÈres

Le scandale d’Ankara

Il avait été convenu que les Présidents du Conseil européen et de la Commission soient reçus à Ankara par le Président Erdoğan. L’Union européenne tendait la main pour développer un agenda positif (EUROPE 12692/1). Pour préparer l’événement, les responsables turcs du protocole n’avaient pas besoin de faire preuve d’imagination ; il suffisait de reproduire ce qui avait été pratiqué en 2015 lors de la rencontre de leur Président avec Jean-Claude Juncker et Donald Tusk, traités sur un pied d’égalité. Ce principe aurait-il été modifié depuis lors ? Aucun texte de l’UE ne l’indique.

Alors, pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? La vidéo de l’événement manifeste quelque chose d’organisé. Pour un dictateur, la symbolique est toujours bien plus importante que pour un dirigeant démocrate. En diminuant la position de la dame, le pouvoir envoyait un signal aux dirigeants religieux (mâles), dans la ligne du retrait de la Convention d’Istanbul. De plus, il créait une tension entre ses deux interlocuteurs : divide et impera. Enfin, il ridiculisait sinon l’Union européenne, en tout cas l’une de ses institutions majeures. Il se dit qu’un membre du service du protocole du Conseil s’était rendu à Ankara pour superviser les préparatifs. Peut-être a-t-il cru rendre un grand service à son chef en validant le scénario, mais il a enfreint le principe de « coopération loyale » entre les institutions de l’UE (article 13 al. 2 TUE).

La vidéo montre que deux fauteuils de prestige (sinon des trônes) ont été posés ; l’on voit Michel et Erdogan se diriger vers eux et s’y installer sans hésitation. La Présidente de la Commission, debout, reste interdite. À aucun moment Michel ne demande un fauteuil pour elle ni ne lui propose le sien. Elle doit se résoudre à s’asseoir sur un divan, loin des deux autres, ce qui ne lui permet pas de participer à la conversation dans de bonnes conditions. D’ailleurs sur le divan d’en face, symétriquement, siège le ministre turc des Affaires étrangères. Cette position de deuxième rang est bien connue des diplomates et des fonctionnaires internationaux : il s’agit d’être témoin, de prendre des notes et de n’intervenir qu’en cas de nécessité objective.

La vidéo fait le buzz sur la toile. L’affront à Ursula von der Leyen est un affront fait à toutes les femmes et au principe de l’égalité des genres : tel est le premier enseignement des réactions. L’on déduit aussi que Charles Michel ne serait pas le type qui céderait sa place à une dame dans un métro. « Quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque s’abaisse sera élevé » (Luc 14,11) : le processus est bien engagé par les opinions publiques (en ce compris de nombreux diplomates).

L’argument protocolaire a été avancé. Dans les années Delors, le Président de la Commission avait rang de chef d’État, cela relevait de l’évidence ; il ne rabaissait pas pour autant le Président en exercice du Conseil, qui changeait tous les six mois. La Commission est une institution solide, dont les origines remontent au premier traité fondateur. Le Conseil européen n’a rang d’institution que depuis le traité de Lisbonne (2009) et la création d’une Présidence « stable » (un mandat de deux ans et demi renouvelable une fois) a pu générer des rivalités de personnes. Selon le traité, « le président du Conseil européen assure, à son niveau et en sa qualité, la représentation extérieure de l’Union pour les matières relevant de la politique étrangère et de sécurité commune, sans préjudice des attributions du haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité » (article 15 al. 6 d du TUE). Or, le haut représentant est aussi vice-président de la Commission européenne où il coordonne l’action extérieure de l’Union (dont l’union douanière qui intéresse Ankara) ; en envoyant plutôt la Présidente elle-même, l’institution démontrait l’importance qu’elle accordait à la Turquie. Pour résumer, l’action extérieure de l’Union est partagée entre la Commission et le Conseil européen et ce partage doit se refléter dans le protocole.

Et si d’aventure l’on invoque la « hiérarchie » entre les institutions qui apparaît à l’article 13 du TUE pour justifier une humiliation publique, rappelons que la première d’entre elles est le Parlement européen, chambre des peuples. Si l’on vise le plus haut niveau de représentation, c’est là qu’il se trouve. Rappelons aussi que la Présidente de la Commission a été élue par le Parlement, tandis que le Président du Conseil européen tire sa légitimité de ses pairs et qu’en cas d’empêchement ou de faute grave, ceux-ci peuvent mettre fin à son mandat par un vote à la majorité qualifiée.

Politiquement, la réunion d’Ankara n’a rien rapporté à l’Union. Après l’échec de Moscou, cela commence à faire beaucoup en quelques semaines. Il y a des enseignements à tirer pour la politique de voisinage. D’abord, on ne prépare pas une négociation avec un dictateur de la même façon qu’avec un dirigeant démocrate. Ensuite, l’abaissement de la Commission, a fortiori s’il est public, ne profite à personne au sein de l’Union, tout en faisant le bonheur de ses concurrents ou adversaires. Enfin, le Parlement européen doit exercer son contrôle politique aussi sur l’articulation loyale entre le Conseil européen et la Commission : sa prochaine séance plénière en serait une bonne occasion.

Les querelles d’ego à haut niveau volent bas ; elles font penser à des bagarres de jardin d’enfants quand le théâtre du monde donne à voir une logique de brutalité multiforme et de très grande ampleur.

Renaud Denuit

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