Le négociateur de l’Union européenne pour la future relation avec le Royaume-Uni, Michel Barnier, a accordé, mercredi 13 janvier, un entretien à plusieurs médias européens, dont EUROPE. Celui qui restera encore quelques semaines à la Commission, et qui compte ensuite rentrer jouer un rôle politique en France, est revenu sur la négociation conclue fin décembre et sur les conséquences du Brexit, qui ne font que créer, selon lui, une « situation de perdant-perdant ». (Propos recueillis par Solenn Paulic)
Agence Europe - Les médias relatent les difficultés rencontrées par les entreprises britanniques depuis le 1er janvier. Ces frictions sont-elles condamnées à rester ou peuvent-elles se régler par le dialogue avec le Royaume-Uni ?
Michel Barnier - Il y a deux choses. L'une est l'adaptation à une nouvelle situation : pour les gens, les entreprises, il y a des formulaires douaniers à remplir, beaucoup de nouvelles procédures, ce qui explique certains problèmes. Il y a une situation d'adaptation aussi pour les administrations et l'on peut s'attendre à ce que cela se règle en quelques jours ou quelques semaines.
Puis, il y a quelque chose de définitif lié au Brexit et ça ne peut pas surprendre : les produits alimentaires, quels qu'ils soient, les animaux vivants, tous les produits végétaux doivent être contrôlés maintenant et des deux côtés.
C'est quelque chose qui a changé pour de bon. C'est une conséquence du Brexit qui ne va pas disparaître dans les prochaines semaines ou les prochains mois. C'est une conséquence mécanique du Brexit plutôt qu'un problème d'adaptation à court terme. Les règles sont différentes et elles doivent être appliquées également du côté britannique, y compris sur les sandwichs qui vont dans l'UE.
C'est le choix de quitter le marché intérieur qui conduit à ces conséquences.
Je ne veux pas juger la façon dont les gens ont été informés sur le Brexit, mais certains effets ont été sous-estimés. J’ai été très clair dès décembre 2016. Très tôt, j’ai averti des conséquences sociales, humaines et financières du Brexit. On a traité beaucoup de ces effets dans l’accord, mais beaucoup sont liés au fait que le Brexit est le Brexit et au fait d'avoir quitté le marché intérieur.
L’accord prévoit des dispositifs pour se prémunir mutuellement d’une trop grande divergence réglementaire. Peut-on déjà prédire quelle route prendra le Royaume-Uni ?
Lorsqu’on parle de Brexit, on parle d'un processus de divergence. Le Royaume-Uni a toujours fait référence à la nécessité de respecter sa souveraineté nationale. J'ai été assez surpris de cette répétition, car la souveraineté britannique n'a jamais été un problème pour nous, nous l'avons toujours respectée et nous avons demandé au Royaume-Uni de respecter notre souveraineté et celle des Vingt-sept.
Il y a eu cette référence constante à la souveraineté du côté britannique. Derrière ce désir se cachent le souhait et le droit d'être autonome. Nous ne sommes pas en désaccord avec cela, mais la question est de savoir ce qu'il faut faire de cette autonomie réglementaire.
Si un bien est fourni sans quota, sans tarif douanier à l'UE, alors nous sommes en droit de poser cette question de l'égalité des conditions de concurrence.
Je ne sais pas, honnêtement, comment ils utiliseront cette divergence réglementaire, mais nous devons être prudents. Je peux déjà voir le débat en cours au Royaume-Uni sur les pesticides. Mais il y a des conséquences : s'il y a des changements législatifs avec un impact sur la compétitivité de notre côté, alors il y a des dispositions dans l'accord pour y faire face.
Tout effet sur la concurrence sera examiné. Car tous les produits, qui sont sans quota ni tarif, doivent respecter nos règles et nous continuerons à protéger nos consommateurs.
On sera vigilant sur tous les fronts, toutes les normes, tous les standards. On sait qu’il y aura des divergences. C’est logique, c’est normal : ils sont souverains.
Mais que fait-on ? Pour les pesticides, la qualité de l’eau, selon les seuils que l’on fixe, ça peut avoir un impact sur les fermiers. C’est aussi vrai pour les services financiers, les règles de Bâle, les règles pour les banques.
Tout devra être observé minutieusement et la Commission mettra en place dans les prochaines semaines une organisation par département pour surveiller la mise en œuvre de tous ces accords. Et je suis sûr que le Royaume-Uni fera pareil.
À moyen et long termes, on devra trouver une façon de se comporter entre partenaires qui sera intelligente et équitable. On n’a pas peur de la concurrence, on veut juste qu’elle soit libre et juste.
L’UE a montré une grande unité pendant la négociation. Est-ce que cela va permettre 'plus d'Europe' ?
Je connais cet espoir que les choses s'améliorent et deviennent plus faciles sans le Royaume-Uni, par exemple, pour la défense et même le budget.
Mais ma conviction est que le Brexit nous affaiblit fondamentalement. Ce n'est pas seulement un divorce, c'est en fait un affaiblissement. Il est toujours préférable d'être ensemble, mais il ne sert à rien de regarder en arrière pour voir comment les choses auraient été avec les Britanniques toujours à l’intérieur de l’UE.
L'avenir de l'UE est bien plus important que le Brexit.
Sur les services financiers, ne voyez-vous pas le risque que le Royaume-Uni demande une renégociation parce qu'il découvrira que l'accord ne favorise pas ce secteur ?
Le Royaume-Uni a eu toutes les occasions d'exprimer ses lignes rouges, ses lignes bleues. Il a pu dire ce qu'il voulait dans tous les forums et a toujours parlé d’un accord de libre-échange.
Sur les services financiers, je sais combien la City est importante. À cet égard, concernant l'accès au marché intérieur, il n'a jamais été question de renégociation. Il y a des aspects indépendants pour les équivalences, il y a des processus séparés et un aspect unilatéral sur ce point.
Je ne dis pas que nous n'accorderons pas d'équivalences - il existe déjà des équivalences pour les chambres de compensation -, mais nous le ferons en fonction de nos intérêts et des besoins majeurs identifiés.
Le cœur de la question est la stabilité de la zone euro et du marché intérieur. Nous avons eu beaucoup de difficultés après 2008-2009, pendant la crise financière, à reconstruire cette stabilité, nous n'allons pas la remettre en cause. L'octroi d'équivalences sera unilatéral et sera une décision autonome de l'UE.
Nous pouvons réévaluer l'accord, mais, indépendamment de ce processus de 4 ans (une clause de réexamen de l'accord tous les 4 ans), il n'y aura pas de nouvelles négociations pour les services financiers. Nous aurons un Memorandum of Understanding et il n'y aura pas de négociations sur les services financiers.
N’avez-vous jamais douté de l’unité des Vingt-sept pendant cette négociation. Et y a-t-il eu un moment où vous avez vraiment douté qu’un accord puisse être trouvé ?
Nous avons établi une méthode de transparence, de respect des préoccupations et des sensibilités des États membres sur le transport routier, sur l’aviation, sur la pêche, sur Gibraltar et je n’ai jamais eu de vrai doute sur l’unité des Vingt-sept, car il y avait cette confiance mise en place.
On a bien vu, pendant les négociations, que les Britanniques ont cherché à danser deux mariages différents, mais ils n’ont jamais réussi à casser l’unité ni à mettre en danger le marché intérieur.
Mais il y a eu deux moments difficiles. En 2018, quand le Parlement n’a pas été capable d’approuver l’accord négocié avec l’UE par Theresa May. Puis, plus récemment, en novembre dernier, quand la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, et Boris Johnson ont dit que les conditions d’un accord n’étaient pas réunies, il y a eu un vrai danger.
Pour moi, le moment le plus difficile a été le projet de loi sur le marché intérieur, avec cette intention de violer l’accord de retrait britannique et de contrevenir aux dispositions du protocole sur l’Irlande du Nord
Mais cela a encore renforcé l’unité des Vingt-sept.
Qu’aurait-il fallu améliorer dans cette négociation et qu’est-ce qui peut encore l’être ?
Je regrette qu’il n’y ait pas de coopération sur la politique étrangère, sur les défis géopolitiques. J'espère que de nouvelles négociations permettront d’ouvrir un nouveau champ, car ce sont d'importants morceaux qui manquent.
J'espère aussi que nous pourrons trouver une voie pour que le Royaume-Uni revienne dans Erasmus+.