La décision de la Commission de confier au gestionnaire d’actifs américain BlackRock la tâche de conseiller l'UE sur la manière dont elle pourrait mieux intégrer les facteurs environnementaux et sociaux (ESG) dans sa supervision des banques suscite surprise, incompréhension et colère chez plusieurs députés européens (EUROPE 12466/28).
Mercredi 15 avril, les Françaises Aurore Lalucq (S&D) et Manon Aubry (GUE/NGL) ont été les premières à sommer la Commission de s’expliquer. Dans une question écrite dite « prioritaire » - nécessitant une réponse dans les 4 à 6 semaines - elles s’interrogent sur la capacité de BlackRock à conseiller la Commission « avec neutralité et impartialité », sachant que le fonds gère des intérêts de huit des plus grandes firmes pétrolières mondiales et détient plus de 87 milliards de dollars de parts dans des entreprises d'énergies fossiles.
Selon nos informations, BlackRock sera chargé de faire un inventaire des meilleures pratiques pour l’intégration des risques ESG dans les processus de gestion des risques et la surveillance prudentielle des banques ainsi que d’analyser les obstacles au développement d’un marché européen performant pour les investissements durables.
« Franchement, je n’en croyais pas mes yeux ! », a confié Aurore Lalucq à EUROPE, jeudi 16 avril, dénonçant une décision d’une « naïveté coupable ». Pour elle, il est tout simplement « étonnant de voir la Commission renoncer à ce point à une analyse qui ne soit pas sous l’influence des lobbys ».
Mieux aurait valu, selon elle, créer un panel d’experts réunissant des représentants de la société civile. « Pourquoi la Commission n’a-t-elle pas proposé à Finance Watch, une ONG spécifiquement créée et financée par l’UE pour faire des propositions qui, justement, ne tombent pas sous l’influence des lobbys ? », s’est-elle interrogée.
Jeudi, la mobilisation du PE a encore pris de l’ampleur avec une seconde question écrite adressée à la Commission dans la soirée. L’initiative, lancée par le Français Pascal Durand (Renew Europe), a recueilli 84 signatures de plusieurs groupes politiques.
Cette deuxième question écrite interroge en outre la Commission sur son choix de confier à une société américaine la possibilité de fixer les axes d’une future législation européenne.
Le même jour, Marie Toussaint (Verts/ALE, française) a adressé une lettre à la Commission européenne à ce sujet. « Cette 'affaire BlackRock' n’est que la partie visible de la mainmise des lobbys impatients de détricoter les ambitions du Green Deal européen et d'entraver une transition écologique et énergétique qui nuirait à leurs intérêts », dénonce-t-elle.
La Commission défend son choix
La Commission européenne assure que la procédure de sélection a respecté les règles de l’UE en matière de marchés publics. La proposition de BlackRock était « la meilleure offre par rapport aux autres offres, tant sur le plan technique que financier », a affirmé jeudi Daniel Ferrie, un des porte-parole de la Commission.
L'institution européenne s’est aussi défendue face aux critiques sur le montant attribué pour l’étude, fixé à 280 000 € et non à 500 000 €, comme cela a pu circuler dans la presse.
« Lorsque la Commission fixe un montant pour un contrat, elle le fait sur la base de ce qu’elle croit être le volume de travail qui est nécessaire pour effectuer ce travail », a précisé le porte-parole en chef de la Commission, Eric Mamer.
Mais les députés européens n'en démordent pas. Cette « erreur de jugement », comme ils l’appellent, pourrait coûter cher à la Commission et remettre en cause la crédibilité des travaux de l’UE sur la finance durable.
« C’est très dommageable, surtout dans le contexte actuel, où l’on a besoin d’avoir des signaux politiques forts. (...) Nous sommes à un moment où l’Europe, qui est tant critiquée, parfois à tort et parfois à raison, doit être irréprochable », a tranché Aurore Lalucq.
Voir la question écrite de Mmes Lalucq et Aubry : https://bit.ly/2K6wIgC
Voir la question écrite initiée par Pascal Durand : https://bit.ly/3a9A6lu
Voir la lettre de Marie Toussaint : https://bit.ly/34FskyJ
(Marion Fontana avec Damien Genicot)