Si les chefs d’État ou de gouvernement des 28 États membres de l’Union européenne se sont accordés sur l’objectif de neutralité climatique de l’UE d’ici 2050 (EUROPE 12389/1), le Conseil européen des 12 et 13 décembre a également laissé apparaître de sérieuses divergences entre les États membres concernant le recours ou non à l’énergie nucléaire dans les années à venir.
Alors que les dirigeants tchèques, slovaques et hongrois ont explicitement exprimé leur soutien au nucléaire lors de ce sommet européen, le Luxembourg et l’Autriche ont fait part de leurs réserves.
« L’énergie nucléaire est une énergie propre, sans émission et je ne sais pas pourquoi beaucoup de pays ont un problème avec cela », a ainsi déclaré le Premier ministre tchèque, Andrej Babiš.
De son côté, le Premier ministre slovaque, Peter Pellegrini, a estimé que l’objectif de neutralité d’ici 2050 ne pourra être atteint sans avoir recours à l’énergie nucléaire.
En revanche, pour la chancelière autrichienne, Brigitte Bierlein, « l’énergie nucléaire n’est pas une source d’énergie durable et sûre ».
Même son de cloche du côté de Xavier Bettel, Premier ministre du Luxembourg, pour qui il est impensable que le nucléaire soit classé parmi les « énergies écodurables », en raison des déchets radioactifs que cette source d’énergie occasionne et des risques d’accidents qui y sont liés.
« Je pense qu’aujourd’hui, chaque pays est libre de choisir son bouquet énergétique, mais que [le nucléaire] soit financé avec l’argent du contribuable européen, non, je ne suis pas pour », a-t-il en outre déclaré, semblant ainsi faire référence au futur Fonds européen pour une transition juste, destiné à soutenir les régions pour lesquelles la transition est plus compliquée (du fait principalement de leur forte dépendance économique à l'égard des énergies fossiles) (EUROPE 12388/3).
Le respect du principe de neutralité technologique. Finalement, les conclusions adoptées par les dirigeants le 12 décembre précisent que « le Conseil européen est conscient de la nécessité de […] respecter le droit des États membres de décider de leur bouquet énergétique et de choisir les technologies les plus appropriées ». Elles indiquent en outre que « certains États membres ont indiqué qu’ils utilisent l’énergie nucléaire dans le cadre de leur bouquet énergétique national ».
Cette mention explicite du nucléaire, qui réaffirme l’importance de respecter le principe de neutralité technologique - inscrit à l’article 194 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) -, n’apparaissait pas dans les projets de conclusions datant du 11 décembre, preuve que les États membres n’ont pas véritablement de position commune dans ce domaine.
Son ajout aurait été demandé par la République tchèque, soutenue par la Pologne, a confié à la presse le Président français, Emmanuel Macron, en aval de la discussion des dirigeants sur la neutralité climatique.
Le GIEC et le nucléaire. Justifiant cette décision, une source européenne a souligné que le rapport spécial du GIEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) sur les impacts d’un réchauffement climatique de 1,5°C au-dessus des niveaux préindustriels indique qu’il n’est pas possible de rester sous la barre des +1,5 °C sans conserver une part de nucléaire dans le bouquet énergétique.
Néanmoins, alors que cet argument est régulièrement utilisé par les défenseurs du nucléaire pour dire que le GIEC préconise de recourir au nucléaire, il est à nuancer.
Contacté par EUROPE, le climatologue belge et ancien vice-président du GIEC, Jean-Pascal van Ypersele, a ainsi tout d’abord tenu à préciser que le groupe d’experts ne prescrit pas une source d’énergie plutôt qu’une autre.
Sur base d’une évaluation de la littérature scientifique, le rapport du GIEC montre simplement que, dans la plupart des scénarios – et non dans tous les scénarios – qui permettent de rester sous la barre des 1,5 degré de réchauffement, la part du nucléaire est en augmentation, a-t-il ensuite expliqué.
Le nucléaire dans l'UE. Aujourd’hui, la place du nucléaire dans le monde est encore marginale. Ainsi, selon les derniers chiffres disponibles d’Eurostat, en 2017, la part du nucléaire dans le bouquet énergétique de l’Union était de 12,3%. De grandes disparités existent néanmoins entre les États membres, ce qui explique leurs divergences d’opinions concernant cette source d’énergie.
En 2017, la part du nucléaire dans le bouquet énergétique de la Slovaquie, de la République tchèque et de la Hongrie étaient respectivement de 23,1%, 16,2% et 15,3%, alors qu’il est nul pour une dizaine d’autres États membres, parmi lesquels le Luxembourg et l’Autriche.
Avec 40,3% de son bouquet énergétique provenant du nucléaire en 2017, la France, quant à elle, reste de loin le pays au monde le plus dépendant de cette source d’énergie.
Enfin, il est à noter que les ambassadeurs des États membres auprès de l’Union européenne (Coreper) ont soutenu, lundi 16 décembre, un texte de compromis amendé sur le règlement jetant les bases de la future taxonomie, selon lequel le nucléaire et le gaz pourront être reconnus comme des activités participant à la transition climatique (voir autre nouvelle).
Pour consulter les conclusions du Conseil européen : https://bit.ly/35s6NZY (Damien Genicot)