Le nouveau Haut Représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Josep Borrell, a expliqué, jeudi 5 décembre, dans un discours à l’occasion du 26e Conseil ministériel de l’OSCE, que le sommet en format 'Normandie' (Russie, Ukraine, Allemagne, France), prévu pour le lundi 9 décembre à Paris, « apportait l'espoir d'un dialogue accru axé sur les résultats ».
Selon un communiqué du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), M. Borrell, qui s’est entretenu séparément avec les ministres des Affaires étrangères russe, Sergei Lavrov, et ukrainien, Vadym Prystaiko, souhaite que ce sommet se tienne dans une atmosphère « constructive » et qu'il ouvre « la voie à un règlement durable et pacifique du conflit dans l'est de l'Ukraine, dans le plein respect de la souveraineté et de l'intégrité territoriale du pays ». Il a rappelé que la pleine mise en œuvre des accords de Minsk était « essentielle ».
En Ukraine, on oscille entre espoir et fatalisme (EUROPE 12383/20). « Nous voulons que les accords de Minsk et le format 'Normandie' réussissent », a indiqué à EUROPE l’adjoint du maire de la ville de Marioupol, Serguei Orlov. « Nous attendons la résolution du conflit, mais pas d’une façon militaire », a-t-il ajouté.
À Marioupol, ville du Donbass qui a connu, en 2014 et 2015, des combats entre forces ukrainiennes et séparatistes (EUROPE 11239/17), la proximité avec le front est désormais relayée au 4e rang des sujets de préoccupation de la population, derrière le coût des services, la pollution et les transports, selon un sondage. Si, avec les combats, certains parmi les 462 000 habitants ont quitté Marioupol, celle-ci a vu s’enregistrer 96 000 personnes déplacées à l’intérieur du pays (IDP), dont 55 000 seraient présentes en permanence.
Soutien nécessaire de l’UE
Pour les aider, la municipalité a créé des logements, avec l’aide financière de l’UE. « Nous avons reçu un soutien significatif de l’UE, qui a proposé un projet pour fournir des habitations », a précisé Liubou Galchenko, qui travaille auprès des IDP.
Selon elle, l’UE a cofinancé avec la ville un projet de ‘dortoir social’ (social dormitory). Sur les 8,5 millions de hryvnias ukrainiennes nécessaires (soit un peu plus de 322 000 euros), 8 millions sont des fonds européens (un peu plus de 300 000 euros).
« Ce fut une première expérience. C’est significatif, car, depuis, le programme a commencé à se développer en Ukraine », a ajouté Mme Galchenko.
Selon M. Orlov, l’UE a mis en place de nombreux programmes dans sa ville et des organisations internationales, telles que la Croix-Rouge ou l'Unicef, y travaillent grâce au soutien de l’UE.
La ville subit aussi le blocage du détroit de Kertch. Depuis le début de la guerre, les chantiers navals sont passés de 1 500 à 600 employés. Pour les aider à se moderniser, ils espèrent recevoir bientôt le soutien de l’UE.
Selon Larisa Koneva, qui travaille pour les chantiers, ces derniers sont en négociations avec la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). Vingt millions d’euros seraient nécessaires. Les chantiers attendent actuellement que l’État ukrainien donne les garanties nécessaires.
« Les premières personnes qui nous ont montré de l’intérêt sont l’UE et l’OSCE », a reconnu Mme Koneva.
Un conflit qui va perdurer
À 300 km plus au nord et à trois points de contrôle de Marioupol, se trouve la ville de Kramatorsk, qui a, elle aussi, connu des combats. Ici, la population se montre pessimiste quant à une fin proche du conflit.
Selon Oleksandr Kachura, qui travaille pour l’administration régionale temporaire de Kramatorsk, tant que Vladimir Poutine, le président russe, est au pouvoir, le conflit peut durer.
« Je n’attends rien de la réunion en format 'Normandie' », a-t-il lâché, se désolant que M. Poutine « impose ses propres conditions pour la paix ». Il a rappelé que les bombardements étaient encore quotidiens et que, chaque mois, entre 5 et 7 personnes se faisaient tuer. Le conflit a déjà fait plus de 13 000 morts et 30 000 blessés. Le pays compterait plus de 2 millions de personnes déplacées en interne.
Et d’après M. Kachura, en amont du sommet en format 'Normandie', les tensions sont plus fortes à la ligne de front. Le ‘Parlement’ de la République populaire de Donetsk (RPD), autoproclamée, a notamment adopté, le 29 novembre, une loi fixant les frontières du territoire de la région de Donetsk, qui ne coïncident pas avoir le territoire de Donetsk.
Les séparatistes « ne sont pas prêts à négocier », a dénoncé M. Kachura, qualifiant cette nouvelle loi de « provocation ». Fidèle à l’Ukraine, ce fonctionnaire à Donetsk a dû quitter sa ville en raison de la guerre et des risques de représailles.
Et si, à l’OSCE, M. Borrell a estimé que « le travail de la Mission spéciale de surveillance (de l'OSCE), dont les contributions des États membres de l'UE représentent plus des deux tiers du personnel et du budget, (était) inestimable », pour M. Kachura, la mission est « absolument inutile ». « Si c’était le contraire, il n’y aurait pas une guerre depuis 6 ans », a-t-il expliqué à EUROPE, alors que plusieurs véhicules de la mission croisaient notre chemin, rappelant que, malgré son interdiction, de l’artillerie lourde est toujours utilisée.
Même pessimisme chez Iryna Sydorenko, bénévole dans une association qui crée, entre autres, à la demande de l’armée, des filets de camouflage. « Je ne pense pas que la guerre va finir bientôt », a-t-elle regretté dans son petit local sans chauffage. Mais celle qui a voté en faveur du nouveau président, Volodymyr Zelensky, veut lui donner « la chance d’essayer ». « L’Ukraine n’abandonnera pas », a-t-elle promis, précisant avoir hérité de ses ancêtres cosaques « l’esprit de combat ».
Et même si la paix revient, la réconciliation prendra du temps, alors que des actes de torture et des exécutions ont été commis. « Je ne suis en colère contre personne, je suis désolée pour les populations des deux côtés », a résumé le prêtre orthodoxe Dionisiy. Arrêté puis libéré par les séparatistes, il a dû fuir en France, avant de revenir à la libération de la région de Kramatorsk.
« Je suis un patriote de mon pays, sur la ligne de front (où il rend visite aux soldats), le côté opposé est mon ennemi », a-t-il ajouté. Et de conclure : « En tant qu’homme, je ne peux pas pardonner. En tant que prêtre, je devrais pardonner ». (Camille-Cerise Gessant)