Le commissaire désigné à l’Élargissement et au Voisinage, Olivér Várhelyi, n’a pas convaincu, jeudi 14 novembre, lors de son audition devant les députés de la commission des Affaires étrangères du Parlement européen.
Lors de leur réunion des coordinateurs, tenue à l’issue de l’audition, les groupes PPE, CRE et ID se sont prononcés en faveur de la nomination de M. Várhelyi, alors que le S&D, les Verts/ALE et la GUE/NGL s'y sont opposés.
Cette opposition n'est pas une surprise, au vu des attaques des députés de ces trois groupes lors de l'audition contre le « conflit de loyauté » du commissaire désigné envers son pays, comme l’a qualifié Ernest Urtasun (Verts/ALE, espagnol).
Selon une source parlementaire, Renew Europe, voyant qu'il ne serait pas possible d'avoir une majorité en faveur du candidat, se serait prononcé pour des questions supplémentaires. Le S&D souhaitait aussi des précisions additionnelles.
Ainsi, cinq questions supplémentaires ont été adressées au commissaire désigné. Celles-ci, obtenues par EUROPE, ont, pour l'essentiel, déjà été posées lors de l'audition. Elles portent sur les possibles influences du gouvernement hongrois, sur ses fonctions de commissaire ou, dans un parallèle à peine voilé, sur la situation de l'État de droit en Hongrie et en Pologne, sur les recommandations qu'il ferait concernant un pays candidat dans une telle situation dans le rapport de suivi de la Commission.
Les députés demandent aussi à l'actuel ambassadeur hongrois auprès de l'UE de s’engager à suspendre le soutien financier de l’UE à des gouvernements violant les droits de l’homme - notamment les droits des migrants -, de dire s’il est en faveur d’une réduction des fonds en faveur de la Turquie et de préciser quel devrait être le niveau des fonds de préadhésion pour les Balkans occidentaux. Enfin, les questions portent aussi sur la création d’un régime de sanctions ciblées pour les atteintes aux droits de l’homme ou le soutien que le candidat commissaire compte apporter à la société civile dans les pays partenaires de l’UE.
Les réponses du commissaire désigné sont attendues d'ici le lundi 18 novembre, à midi.
Attaques sur la nationalité
Tout comme plusieurs des nouvelles questions écrites, une large partie de son audition, qui a duré 2h30, a porté sur la pertinence d'attribuer le portefeuille de l'élargissement et du voisinage à un Hongrois, dont le pays : - est sous procédure 'article 7' ; - accueille l’ancien premier ministre macédonien Gruevski, poursuivi par la justice dans son pays ; - est jugé proche de la Russie ; - et a soutenu l'intervention turque en Syrie.
« Je ne suis pas là pour représenter le gouvernement hongrois, mais pour me représenter moi-même », s'est défendu le commissaire désigné. Il a promis qu’en tant que commissaire, il aurait pour rôle de représenter l’UE, qu’il agirait « de manière indépendante » et collégiale et ne prendrait des ordres d’aucun gouvernement. « Je n’accepterai aucune ingérence d’aucun gouvernement dans mes tâches », a-t-il ajouté. Pour appuyer ses propos, M. Várhelyi a rappelé qu’il avait travaillé pendant quatre ans en tant que fonctionnaire européen « de manière indépendante ».
Le commissaire désigné a même implicitement reconnu que son pays, s’il était dans le processus d’adhésion, pourrait être retoqué. « Pensez-vous qu’un État qui oppresse les partis d’opposition, contrôle presque entièrement les médias nationaux, force les juges à partir en retraite anticipée, restreint la liberté académique et discrimine les minorités remplirait les critères d’État de droit pour devenir un État membre ? », l’a ainsi interrogé Tineke Strik (Verts/ALE, néerlandaise), visant la Hongrie sans la nommer. M. Várhelyi a reconnu que si un candidat était dans cette disposition, il « n’obtiendrait pas le soutien des États membres pour ouvrir les portes de l’UE à cet État ».
Flou sur les dossiers
Sur le fond des dossiers, le commissaire désigné s'est montré peu concret.
Balkans occidentaux. M. Várhelyi a répondu à de nombreuses questions concernant la perspective européenne des Balkans occidentaux, une perspective qui doit être « crédible dans le propre intérêt géopolitique de l’UE », car la région fait « partie intégrante de l’Europe ». Il a aussi souhaité que ces pays soient impliqués dans les politiques « cruciales » de l’UE avant même leur adhésion, par exemple : le Green Deal, les réseaux de transports et d’énergie et le numérique. Selon le commissaire désigné, le grand défi à relever est le fossé en termes de développement économique dans les Balkans occidentaux et dans l’UE.
« Dans 5 ans, j’aimerais que les Balkans occidentaux soient bien plus développés, qu’il y ait la paix entre la Serbie et le Kosovo, que les Kosovars puissent voyager sans visa, que les négociations d’adhésion à l’UE soient bien avancées avec la Macédoine du Nord et l’Albanie, voire proches de la fin, et que la Serbie soit prête à entrer » dans l’UE, a-t-il résumé. « Cela peut paraître un peu ambitieux, mais, sans ambition, pas de résultat », a-t-il ajouté. Le commissaire désigné s’est d’ailleurs montré très ambitieux en espérant un accord dans le dialogue entre la Serbie et le Kosovo en 2020, alors que ce dialogue est actuellement à l’arrêt.
Rappelant le soutien de la Commission européenne à l’ouverture des négociations d’adhésion avec Skopje et Tirana, le candidat a annoncé qu’il essaierait, dès le début de son mandat, de dialoguer avec la France, les Pays-Bas et le Danemark, à l’origine de la non-ouverture des négociations en octobre. « Il faut veiller à ce que la Macédoine du Nord et l’Albanie puissent commencer les négociations avec le sommet de Zagreb (en mai). Il faut se pencher sur les problèmes liés à l’État de droit. Je vais travailler avec ces pays pour répondre aux inquiétudes (de certains États membres) et remplir les conditions nécessaires », a-t-il expliqué. Sa priorité sera « une évaluation commune aux États membres et à la Commission » des faits sur le terrain, proposant que les États membres soient inclus dans des missions sur le terrain.
En réponse à la volonté de certains États membres de changer le processus d’adhésion, le commissaire désigné a précisé qu’il ne pensait pas revoir « tout le cadre », mais « la méthodologie, pour la rendre plus dynamique, notamment pour les pays candidats qui souhaitent avancer plus rapidement », sans pour autant donner de détails.
Turquie. Le commissaire désigné a expliqué qu’il souhaitait lancer une réflexion avec le Conseil de l’UE et le Parlement européen sur l’avenir des relations avec la Turquie, réfléchir à « un partenariat stratégique qui se fonderait sur un intérêt commun et dans les cadres existants ».
« Il faudra un véritable débat sur le futur des relations », a-t-il insisté, rappelant qu’il faudrait prendre en compte différents facteurs, notamment le recul de l’État de droit dans le pays, son rôle essentiel dans la gestion de la crise migratoire ou la « politique étrangère de plus en plus agressive » de ce membre de l’OTAN. « Arrêter le processus d’adhésion sans qu’il y ait une adhésion est quelque chose de stratégique », a-t-il également rappelé, précisant que le commissaire seul ne pouvait pas le faire.
Verhalyi a rappelé que le PE voulait annuler les fonds de préadhésion à la Turquie, qui ont par ailleurs été déjà largement réduits, mais s’est montré pour sa part plus prudent à ce sujet, rappelant que le plus gros du financement restant avait pour objectif d’aider la société civile.
Voisinage de l’Est. À propos du Partenariat oriental (EaP), M. Várhelyi a précisé qu’il travaillerait sur de nouveaux objectifs politiques à long terme, qui seront « présentés par la Commission bien avant le sommet de l'EaP en juin [2020] », à Bruxelles. Il a souhaité que les pays les plus avancés – l'Ukraine, mais aussi la Moldavie et la Géorgie – puissent être davantage intégrés dans le plus grand nombre possible de politiques européennes, telles que le développement économique, les infrastructures de base en termes de transports et d’énergie ou encore le ‘Green Deal’. Il a aussi souligné son soutien à toute action pour que l’Ukraine retrouve son intégrité territoriale et au maintien des sanctions à l’encontre de la Russie tant qu’il n’y aura pas d’avancées dans le processus de Minsk.
Voisinage sud. Sur le front sud, M. Várhelyi a souhaité que l’UE renforce ses relations avec le Maroc et la Tunisie. Sur l’Algérie, il s’est montré prudent, expliquant que, si les Européens souhaitaient que le pays embrasse la démocratie, il appartenait à la population algérienne de décider. Selon lui, l’UE devrait aussi augmenter son soutien à la Jordanie et au Liban dans leurs efforts pour accueillir les réfugiés syriens.
Au-delà de la question humanitaire concernant les migrants, le commissaire désigné a rappelé que la Libye était « en proie à une guerre civile ». « Elle doit être stabilisée. Pour ce faire, l’UE ne pourra pas agir seule, elle aura besoin de partenaires internationaux, du plein engagement des États-Unis », a-t-il estimé.
Que ce soit pour les pays de l'est ou du sud, M. Várhelyi a aussi mis l'accent sur la lutte contre la migration illégale, expliquant que l’UE pouvait aider ces pays à protéger leurs frontières et à répondre aux besoins des migrants qu’ils accueillent. (Camille-Cerise Gessant, avec Pascal Hansens)