Les élections européennes en Allemagne ont confirmé, dimanche 26 mai, la fracture de la société allemande entre jeunes et vieux, est et ouest, ainsi que le déclin des grands partis populaires (EUROPE 12260/4).
La große Koalition de gouvernement réunissant les partis chrétien-démocrate CDU/CSU et social-démocrate SPD est ébranlée par ce déclin mais elle tiendra au moins jusqu’à fin 2019, le temps de résister aux élections régionales cet automne à l’Est, où les populistes de l’AfD ont confirmé leur puissance.
En attendant, parmi les futurs eurodéputés allemands, les grandes manœuvres ont commencé pour consolider - ou non - la position du candidat tête de liste ('Spitzenkandidat') du Parti populaire européen (PPE), le Bavarois Manfred Weber.
Même en perte de vitesse avec 28,9 % des voix, la CDU/CSU reste la première force politique allemande. « Notre premier objectif est atteint », a conclu la présidente de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer. Il faut maintenant, « défendre les intérêts de l’Allemagne en Europe », a-t-elle considéré. Et d'ajouter : le message a été « envoyé » à la chancelière Angela Merkel « pour qu’elle défende notre candidat Manfred Weber au poste de président de la Commission ».
Les Verts en position de force
Mme Kramp-Karrenbauer obtiendra-t-elle le ralliement des Verts allemands à cette cause ? Rien n’est moins sûr. L'Alliance 90/Les Verts est considérée comme le vrai vainqueur de cette élection. En doublant ses résultats de 2014 avec un score de 20,5 %, elle devient le deuxième parti en Allemagne devant le SPD.
Ce score met les Verts « en position de force », a constaté Claire Demesmay, de la Société allemande de politique étrangère (DGAP), lundi 27 mai à Berlin. « Ils vont naturellement monnayer leur ralliement au plus offrant en termes de climat », a-t-elle estimé.
En écho aux déclarations des deux têtes de liste du Parti vert européen dimanche (EUROPE 12263/2), Annalena Baerbock, coprésidente de l’Alliance, a donné un double signal : « Le président de la Commission ne pourra être choisi que parmi les Spitzenkandidaten » et, cette fois, « ce serait peut-être bien que ce soit une femme ».
De quoi donner un espoir aux libéraux et à leur tête de liste, la Danoise Margrethe Vestager.
Fidèle à son allié français, Emmanuel Macron, le président des libéraux allemands du FDP, Christian Lindner, a pourtant rappelé au contraire le peu de cas qu’il fait du système de Spitzenkandidat. Mais, avec 5,5 % des voix, le FDP pèsera peu dans le débat allemand.
Une coalition gouvernementale affaiblie
Avec un SPD relégué en 3e position (15,8 % des suffrages) et une CDU qui a perdu 11 % de ses électeurs, la coalition gouvernementale est « affaiblie dans les négociations européennes », a constaté Claire Demesmay de la DGAP. Selon elle, Mme Merkel ne pourra pas faire autrement que défendre M. Weber, « au moins par loyauté pour ses alliés de la CSU » dont est issue la tête de liste de la famille chrétienne-démocrate européenne.
Dans les négociations sur les nominations aux principales fonctions européennes, « il n’est pourtant pas impossible que l’Allemagne renonce à la présidence de la Commission pour un bon poste sur les questions monétaires, notamment à la BCE », a analysé la politologue, pour qui « il existe des marges de manœuvre de ce côté ».
Mais, pour Christophe Gatz de la Fondation Friedrich Ebert, proche du SPD, cette tactique a toutefois peu de chances d’aboutir, « le candidat allemand à la BCE, Jens Weidmann, [ayant] encore moins de chance de rallier une majorité que Manfred Weber ».
Avant de peser à Bruxelles, le résultat des Verts a déjà infléchi la politique allemande. « Nous sommes maintenant au centre du débat politique », s'est réjoui le coprésident des Verts, Robert Habeck. Et avec lui, l’électorat jeune : 34 % des 18-24 ans ont voté pour des candidats écologistes, contre 11 % pour la CDU et 8 % pour le SPD. Six de dix premiers candidat(e)s sur la liste de l'Alliance ont moins de quarante ans et six autres moins de 30 ans.
« Nous devons adopter des mesures concrètes pour lutter contre le changement climatique, rapidement et sans faux compromis », a promis le ministre des Finances, le SPD Olaf Scholz.
Mme Merkel s'est récemment prononcée pour la neutralité climatique dans l'Union européenne d'ici à 2050 (EUROPE 12254/7).
Veillée d’armes Verts/AfD à l’Est
Les prochaines élections régionales allemandes, en septembre, annoncent un choc des cultures, entre les Verts qui ont triomphé dans les grandes villes de l’Ouest et les populistes de l’AfD.
Alors qu’il stagne avec 11 % des voix au niveau national, le parti eurosceptique devient le premier parti dans plusieurs régions de l’Est : en Saxe avec 25,3 % et dans le Brandebourg, autour de Berlin, avec 19,9 % des voix.
Face à ce séisme annoncé, « les partis de la coalition vont s’efforcer de faire le moins de bruit possible », a pronostiqué Claire Demesmay. (Nathalie Steiwer)