Au soir des élections européennes (EUROPE 12263/1), les groupes politiques résolument pro-européens au Parlement européen ont réitéré leur soutien, dimanche 26 mai, à l'innovation institutionnelle des candidats têtes de liste ('Spitzenkandidaten') d'un parti politique européen qui avait permis, en 2014, de nommer le chrétien-démocrate luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, à la tête de la Commission européenne.
Il semble donc exister, dans le nouveau PE, une majorité politique pour insister auprès du Conseil européen sur l'importance de respecter ce processus (EUROPE 11956/2). La tenue, mardi 28 mai au matin à Bruxelles, d'une conférence des présidents des groupes politiques, sera importante à cet égard. Elle pourrait être l'occasion d'envoyer un message aux leaders européens qui se réuniront le soir même pour analyser les résultats des élections en vue des nominations aux futures hautes fonctions européennes, dont la présidence de la Commission.
Pour autant, il est désormais clair que les groupes chrétien-démocrate, PPE (179 sièges), et social-démocrate, S&D (150 sièges), ne seront pas en mesure, à eux deux, d'imposer leurs vues. Spitzenkandidat ou pas, toute personnalité politique que le Conseil européen proposera au Parlement européen pour présider la Commission devra en effet recueillir une majorité absolue au PE, soit 376 voix.
L'apport des autres forces pro-européennes, telles que les libéraux du groupe ADLE&R (107 sièges) et Verts/ALE (70 sièges), sera numériquement indispensable et politiquement conditionné à des engagements concrets.
Les chrétiens-démocrates croient encore en leur étoile
Malgré le soutien appuyé de la chancelière allemande, Angela Merkel, et la première place du groupe PPE au PE, force est de constater que la candidature du Bavarois Manfred Weber (CSU) n'a pas la même dynamique que celle de M. Juncker en 2014. La CDU/CSU a fait un score poussif et le groupe PPE au PE devrait perdre une quarantaine de sièges.
Néanmoins, le Spitzenkandidat chrétien-démocrate croit en ses chances. « Respectons le processus du Spitzenkandidat! », a-t-il dit. Selon lui, « il n'y aura pas de majorité stable sans le PPE », mais pas non plus sans les groupes S&D, ADLE, ni même les Verts. Il a appelé toutes les forces pro-européennes à s'unir, se disant ouvert à toute contribution tant sur le contenu que sur les nominations.
« Le système des Spitzenkandidaten n'est pas mort. Une chose est certaine: le PPE a gagné les élections européennes. Pour nous, il y a un seul poste, la présidence de la Commission européenne, et un seul candidat: Manfred Weber », a déclaré le président du Parti populaire européen, le Français Joseph Daul, assurant que sa famille politique ne négocierait jamais avec l'extrême droite.
L'option d'une alliance progressiste écartant le PPE
Contrairement à 2014 où ils avaient rapidement soutenu la candidature de M. Juncker, les sociaux-démocrates sont convaincus que le vent est en train de tourner. Ils plaident pour une alliance progressiste qui irait de l'extrême gauche aux libéraux pour installer le Néerlandais Frans Timmermans à la tête de la Commission.
Rejetant l'appel à la stabilité de M. Weber, M. Timmermans a appelé les forces progressistes à élaborer « un programme pour les cinq prochaines années » qui réponde « aux rêves et parfois aux peurs » des citoyens européens. Il a cité la lutte contre les dérèglements climatiques, la justice fiscale, la défense de la démocratie.
Lundi matin (02h30), une alliance progressiste écartant le PPE pouvait espérer, à condition qu'elle reste homogène, 365 sièges (150 S&D + 107 ADLE&R + 70 Verts/ALE + 38 GUE/NGL).
Les libéraux s'estiment aussi en mesure de rallier autour d'eux une telle alliance progressiste au Parlement. Désormais candidate officielle à la présidence de la Commission, la Danoise Margrethe Vestager a ironisé sur le fait qu'en tant que commissaire à la Concurrence, elle avait passé cinq ans à « casser les monopoles ». Constatant que désormais « le monopole du pouvoir (était) brisé » au Parlement, elle a accueilli favorablement les déclarations des sociaux-démocrates et des écologistes sur la réflexion sur des priorités fondamentales pour le prochain cycle institutionnel, parmi lesquelles l'« État de droit ».
Au nom du groupe libéral ADLE&R, le Belge Guy Verhofstadt a fait valoir qu'« aucune majorité solide pro-européenne » ne sera possible sans la participation du groupe centriste. Il a refusé d'évoquer son avenir personnel, interrogé sur son ambition de présider le nouveau PE.
Au sein des autres forces politiques, comme les écologistes et l'extrême gauche, dont le soutien est indispensable pour former une majorité sans les chrétiens-démocrates, la volonté de discuter était visible.
« Le processus des Spitzenkandidaten est important pour améliorer la démocratie européenne », a considéré le co-Spitzenkandidat écologiste, le Néerlandais Bas Eickhout, assurant que son groupe ne voterait que pour une personnalité ayant été auparavant désignée candidate tête de liste. L'autre co-Spitzenkandidat, l'Allemande Ska Keller, a mis en avant la protection du climat, l'Europe sociale et la défense de la démocratie comme condition du soutien de sa famille politique.
Quant au candidat tête de liste de l'extrême gauche, le Belge Nico Cué a vu « des mains qui se tendent ». Toute alliance progressiste devrait notamment servir à accroître la démocratie dans les institutions européennes et à concrétiser une vraie Europe sociale avec des règles contraignantes, a-t-il estimé. (Mathieu Bion)