La participation du Royaume-Uni aux élections européennes, presque trois ans jour pour jour après avoir voté en faveur de la sortie du pays de l’UE, avait déjà un caractère surréaliste. Après dimanche soir 26 mai, la situation l’est encore davantage, car si le Brexit Party de Nigel Farage - l'ex-chef de l'UKIP, qui a fait campagne exclusivement sur ce mot ‘Brexit’ - est bien arrivé gagnant, c'est lui aussi qui enverra, le 2 juillet, le plus gros contingent national d’eurodéputés au Parlement européen.
Cela , naturellement, si aucun autre évènement ne précipite d’ici là la sortie du Royaume-Uni, ce qui semble, à ce stade, improbable, car le pays va rentrer dans une période de désignation d’un nouveau Premier ministre, il y aura donc 29 eurodéputés ‘Brexit Party’ au PE en juillet. Les contingents nationaux les plus gros sont ensuite ceux de la Ligue italienne de Matteo Salvini (28 députés) et du Rassemblement national de Mme Le Pen (22 députés).
Le Brexit Party remporte largement son pari, devançant d'ailleurs, à la surprise générale, non pas le Labour de Jeremy Corbyn, mais les Lib Dems de Vince Cable (ADLE) qui ont fait campagne exclusivement sur le ‘remain’ et un second vote. Ils remportent 16 sièges, devant le Labour. Avec 11 sièges, le parti travailliste britannique perd 7 élus par rapport à 2014. La position ambigüe de Jeremy Corbyn sur le maintien potentiel dans l’UE par le biais d'un second référendum et ses pourparlers ratés avec Theresa May en sont probablement la raison.
Les Tories de Mme May - qui quittera son poste de Première ministre le 7 juin, comme elle l’a annoncé le 24 mai - sont, eux, en chute libre avec seulement 4 élus contre les 19 Tories que le groupe CRE comptait en 2014. Syed Kamall, président sortant du groupe CRE, en fait les frais et fait partie des eurodéputés renvoyés chez eux. Ashley Fox est également sur le départ.
Les Tories arrivent en 5e position, après les Greens, qui ont fait un bon score en obtenant 11 sièges.
Forte abstention
Cette victoire de Nigel Farage extrêmement nette ne doit toutefois pas masquer un taux de participation qui est resté assez faible dans le pays, se situant à 37 % (36,6 % en 2014). Malgré ce fort désintérêt pour le scrutin, l’ex-leader de l’UKIP y voit un grand message envoyé à l’UE sur la sortie du Royaume-Uni et a qualifié sa victoire d’« historique » ; les Tories, au pouvoir, doivent entendre ce message, a ajouté dans la nuit Nigel Farage.
L’un des présidents du Brexit Party, Richard Tice a aussi estimé que le parti devait maintenant avoir un rôle dans les négociations avec l’UE sur le Brexit. Pour lui, les électeurs ont envoyé le signal qu’ils voulaient un « Brexit de type ‘Organisation mondiale du Commerce’ ».
À Bruxelles, le porte-parole de la Commission, Margaritis Schinas, se contentait lundi de répéter que la Commission n’avait qu’un seul interlocuteur dans ces discussions sur le Brexit, en l’occurrence, le gouvernement britannique.
Des groupes européens grossis, tant que le pays reste dans l’UE
Concrètement, le Brexit Party va faire grossir les rangs de l'ELDD, où se trouve aussi actuellement l'AfD allemande, les Lib Dems dopent l’ADLE/En Marche avec 15 sièges ; les Verts/ALE vont aussi profiter de la bonne tenue des Greens, tout comme le S&D peut profiter des sièges du Labour.
Mais tout ceci devrait être revu à la baisse en novembre 2019, en théorie, lorsque le Brexit aura eu lieu. Boris Johnson, qui aspire à remplacer Mme May, a déjà promis qu’avec ou sans accord, le pays quitterait l’UE au 31 octobre, au terme de l’extension accordée par les Vingt-sept le 10 avril (EUROPE 12233/1).
Si cela se concrétisait, les groupes du PE concernés verraient donc mécaniquement baisser leur proportion, le PPE pouvant alors retrouver une avance numérique plus nette (il est aujourd’hui crédité de 182 sièges contre 216 en 2014). À moins, bien sûr, que Nigel Farage et ses troupes ne prennent goût à perturber le travail du PE et cherchent à prolonger leur séjour à Bruxelles et Strasbourg. Un scénario a priori peu vraisemblable, mais dans ce Royaume-Uni de 2019, plus rien ne semble vraiment impossible. (Solenn Paulic)