La rédaction de l’Agence Europe et, au-delà d’elle, des dizaines de journalistes, de chroniqueurs, d’amis, de compagnons de route, de militants européens, sont endeuillés par la disparition, mardi dernier, de Michel Theys.
C’est l’histoire d’un petit gars de Bruxelles. Il voit le jour à Etterbeek, le 9 juillet 1951. Il sera l’aîné de trois enfants. Les parents tiennent une parfumerie au centre-ville. La scolarité achevée, il lit, découvre, zigzague, fréquente les théâtres, se fait des amis dans la troupe des Galeries et la galaxie Béjart. Pourquoi pas comédien ? Son expérience unique est celle d’un figurant (nu, excusez du peu). La scène lui donne envie d’écrire. Il frappe à la porte du grand hebdomadaire belge de l’époque, le Pourquoi Pas ? et propose des reportages sur le Festival d’Avignon. Bon, on vous prend à l’essai… Tous ses papiers sont publiés. Le secrétaire de rédaction du quotidien La Libre Belgique, Jacques Franck, lui aussi féru de théâtre, lit la prose de cet inconnu, le rencontre et l’engage immédiatement, pour faire un peu de tout. Un inaugural culot, une chance saisie.
Le jeune Michel a un autre centre d’intérêt : le football. Praticien, il en connaît les codes ; il conforte ses ressources en faisant le reportage des matchs, le week-end. Un beau jour, il rencontre Anne, hôtesse d’accueil au Sporting d’Anderlecht. Coups de foot et de foudre – le pied ! Mariage en décembre 1974. Que Madame reste supporter du Sporting et Monsieur, du Standard, n’aura pas miné ce couple très soudé. Respect !
Affecté au service international de La Libre, il apprend sur le tas, se fait la main, découvre les questions européennes. Une passion est née. Dès 1978, il est le correspondant européen du journal ; à la même époque, je couvrais la matière pour le JT de la RTBF et le défunt quotidien La Cité. Nos destins se croisèrent pour la première fois, car il y en eut d’autres. Les rendez-vous de midi dans la salle de presse du Berlaymont, animés par le merveilleux Manuel Santarelli, les longues attentes au Charlemagne où les ministres négociaient jusqu’au bout de la nuit, les premières réunions du Conseil européen : il régnait dans ce chouette club des journalistes accrédités une camaraderie inoubliable.
En 1989, Michel rejoint l’Agence Europe, comme rédacteur en chef adjoint, sous l’autorité d’Emanuele Gazzo jusqu’en 1994, puis de Ferdinando Riccardi. Une consécration, bientôt suivie d’une autre, en 1991 : le Prix européen de la presse, décerné par l’Association des Journalistes européens (AJE). Entretemps, notre homme a fondé sa propre société, EuroMedia Services, un réseau international de journalistes spécialisés, qui produit des publications sur divers supports. Dès cette époque, il s’implique dans notre rubrique Bibliothèque européenne ; il en assumera plus tard la responsabilité, jusqu’à ce que ses forces le quittent. Nos lecteurs bénéficient ainsi d’innombrables recensions d’ouvrages sur l’Europe, recensions de haute qualité faisant le miel de myriades d’observateurs et de chercheurs. L’on voit aussi Michel en rédacteur en chef du mensuel EURINFO (1990-2008) et de L’Europe en mouvement (1994-1995) ainsi qu’en Président de l’International Press Club de Bruxelles (1995-2000).
Au tournant du siècle, Michel quitte sa fonction de rédacteur en chef adjoint. Il est déjà coproducteur et présentateur de l’émission européenne de la chaîne Télé-Bruxelles (aujourd’hui BX1), une expérience qui aura duré 7 ans (1999-2006) ; il y ajoute la charge de coordinateur bruxellois d’un nouveau magazine, La Quinzaine Européenne, lancé par le groupe Dernières Nouvelles d’Alsace. Le but est d’offrir aux lecteurs francophones une information sur les activités de l’Union, aussi solide que l’offre existante en anglais. L’aventure dure trois ans (2001-2003). Pas découragé, Michel fonde et dirige L’Européenne de Bruxelles (2004-2005) pour prendre le relais, sans succès. L’effort sera au moins récompensé par le Prix Richelieu 2005 de défense de la langue française.
Parallèlement, notre journaliste, dont la qualité pédagogique de ses articles est reconnue, partage ses savoirs avec les étudiants de l’IHECS (2003-2005) et de l’École de Communication de l’UCL (2001-2015).
Longtemps Président de la section belge de l’AJE (1998-2010), Michel a non seulement un exceptionnel réseau de confrères, mais une connaissance approfondie des besoins des journalistes couvrant l’actualité européenne et des mutations de la profession. Le grand risque est le clivage entre, d’une part, des médias européistes, mais inaccessibles et, de l’autre, des médias puissants et compréhensibles, mais d’un populisme ravageur.
En 2016, Michel est rappelé au cœur de notre Agence, cette fois comme éditorialiste, prenant le relais de Ferdinando Riccardi. Ce dernier disparaît l’année suivante : Michel lui consacre un très beau texte (EUROPE 11869/1). Par ailleurs, il rédige et publie une biographie remarquable, qui comble un vide : ‘Jacques-René Rabier. Fonctionnaire-militant au service d’une… certaine idée de l’Europe’ (Peter Lang, 2017) (EUROPE 11755/29).
Entretemps, notre ‘euro-bruxellois’ s’est trouvé une seconde patrie. La Grèce le séduit et surtout l’émeut : il s’intéresse à fond à la crise financière et sociale qu’elle traverse et au comportement de l’Union à son égard. Et c’est désormais de l’île de Tinos, où il passe plusieurs mois par an, que partiront nombre de ses textes. Gageons qu’en ces jours-ci, la tristesse est partagée là-bas aussi.
Michel Theys aura connu de très près l’évolution de l’Europe depuis 40 ans. Il était familier des acquis, mais plus que perplexe devant son système institutionnel. Celui-ci était, selon lui, déséquilibré, voire perverti, par le modus operandi du Conseil européen, incapable de remplir son mandat de définition des grandes orientations de l’Union et tout affairé à l’improvisation découlant d’un déficit d’anticipation, et à la gestion des égoïsmes nationaux magnifiés au plus haut niveau. Irresponsable devant le Parlement. Incapable donc, de répondre aux aspirations citoyennes, plus élevées et plus impatientes que celles des dirigeants, comme le montrent les Eurobaromètres. Car, avec Rabier, Theys pensait que l’opinion publique européenne existe, puisqu’on peut la mesurer. Et que la juxtaposition d’élections nationales – comme celles de ce mois-ci – est très en deçà de l’appétence à une agora européenne éprouvée par les électeurs. Pour changer le système, il eût opté pour une Convention de citoyens tirés au sort, au sein de la nouvelle génération, pour rédiger le texte refondateur d’une UE pour le XXIe siècle : elle ne pourrait pas faire pire que la formule des conférences intergouvernementales, à ses yeux discréditée.
Son dernier éditorial fut publié le 4 juillet 2018 (EUROPE 12054/1). À ce moment, M. Salvini et la bande de Visegrád menaient le bal. Le calamiteux résultat du Conseil européen, prétendant résoudre la ‘crise migratoire’ par des méthodes purement nationales empreintes de xénophobie, lui inspirait un fort pessimisme quant à l’avenir, non seulement de l’UE, mais aussi de nos démocraties. Il concluait ainsi : « Il appartient dès lors aux démocrates européens, de partout en Europe, d’entrer en résistance face aux dérives qui mettent en jeu non seulement l’Union, mais la paix sur notre continent, à terme. Il leur faut se souvenir que, ainsi que l’a écrit Henri Lastenouse, « le projet européen répond historiquement et quasi ontologiquement à l’expérience des régimes fascistes en Europe au cours du XXe siècle » […] Il leur faut entrer en résistance pacifique en se souvenant de ceux qui, les armes à la main dans la Résistance des années '40, voulaient bâtir sur les décombres fumants de la Seconde Guerre mondiale une fédération européenne au service de ses citoyens. Ce que le Conseil européen n’a jamais voulu. »
Michel se révélait sonneur de tocsin, lanceur d’alerte : l’avenir dira si son angoisse était justifiée. Le fil rouge de son destin aura été limpide : l’information exacte et compréhensible au service des citoyens. Par tous les moyens possibles. C’était un confrère charmant, un ami très fidèle. Un battant, ne lâchant son travail que pour autrui. Plume d’enfer, mais céleste sourire. Il avait la révolte devant le monde, mais le bonheur face à chacun. Comme s’il guettait la bénéfique surprise qui émanerait d’une personnalité. Il riait de bon cœur, car bonne était l’âme. Une belle personne pour une grande cause. Surtout, il aura été, sachons-le bien, le meilleur ami du citoyen européen.
Renaud Denuit