*** MICHEL THEYS : Jacques-René Rabier. Fonctionnaire-militant au service d’une… certaine idée de l’Europe. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (41 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél. : (41-32) 3761717 – fax : 3761727 – Courriel : brussels@peterlang.com et order@peterlang.com – Internet : http://www.peterlang.com ). Collection « Europe des cultures – Histoires vivantes », n° 15. 2017, 185 p., 26 €, 22 £. ISBN 978-2-8076-0171-0.
On ne présente plus Michel Theys aux lecteurs de l’Agence Europe : longtemps rédacteur-en-chef adjoint, il en assume actuellement les éditoriaux et un nombre impressionnant de recensions dans cette Bibliothèque européenne. Passionné d’information européenne, il ne pouvait qu’être intrigué, puis séduit, par l’action et la personnalité de Jacques-René Rabier, au point de lui consacrer un livre, fruit de recherches méthodiques et de longs entretiens avec son toujours alerte sujet, qui a pourtant atteint le très grand âge.
Il est des destinées qui fascinent par la conjonction d’au moins deux éléments : l’addition d’heureux hasards et le pouvoir d’action, fortifié par le courage et l’idéal. Né à Montmartre en 1919, formé au droit et à la science politique, Rabier fait la guerre dans la cavalerie, puis décroche un poste dans une officine du ministère de l’Economie nationale. Une première rencontre décisive a lieu : l’économiste François Perroux, qui l’introduit dans la mouvance de la revue Esprit et du philosophe Emmanuel Mounier. De solides amitiés naissent. Le Commissariat général du Plan de modernisation et d’équipement voit le jour en 1946. Rabier souhaite y entrer. Recommandé par Perroux, il est reçu par Robert Marjolin, commissaire-adjoint. Durant l’entretien, le patron des lieux, Jean Monnet, surgit et l’observe. Rabier est engagé. Peu après, par un concours de circonstance, il devient chef de cabinet de Monnet : une relation de confiance durable est nouée.
La ligne du destin se trace : Rabier assiste à la déclaration de Schuman au Salon de l’Horloge le 9 mai 1950, puis suivra Monnet à Luxembourg, l’Inspirateur ayant été nommé président de la Haute Autorité de la Communauté européenne du charbon et de l’acier. L’ouvrage de Michel Theys ne se borne pas à narrer un brillant parcours personnel, il fait revivre les commencements de l’aventure communautaire, non sans anecdotes savoureuses et portraits précis. Soudée par l’allégeance à Monnet, une petite équipe de pionniers se lance : travail sans limites horaires, imagination, loyauté, adaptabilité en sont les valeurs cardinales. Dès 1953, Rabier est chargé du Rapport mensuel, du Rapport annuel et des relations avec la presse : l’économiste se transforme en communicateur, une passion qui ne le quittera plus ; elle découle de la volonté de Monnet lui-même, qui, loin d’être un maniaque des procédés occultes, souhaitait fermement que le grand public connût l’action de la CECA, le prérequis étant de la lui « expliquer ». Les changements à la tête de la Communauté (Mayer puis Finet) n’altèrent pas le cours : un vrai service de presse va se développer et, de surcroit, des bureaux d’information vont prendre racine dans les capitales, offrant une vitrine européenne et des matériaux pour les leaders d’opinion nationaux.
Quand les institutions nées des traités de Rome se mettent en place à Bruxelles (1958), il y aura d’emblée un service juridique et un service statistique communs aux trois Communautés, mais ce n’est qu’au début des années 1960 qu’est acquise, avec l’appui de parlementaires, l’idée plaidée de longue date par Rabier : un Service commun de presse et d’information, basé à Bruxelles. Et il faut attendre la fusion des exécutifs (1967) pour que les trois institutions renoncent à leur propre porte-parole et que la gestion budgétaire et administrative soit unifiée. Entretemps, comme patron de l’Information, Rabier s’est dépensé sans compter pour développer des actions en direction des milieux les plus divers : universités, agriculteurs, femmes, jeunes, pays tiers…, non sans avoir eu recours à des stratagèmes parfois stupéfiants. De surcroît, la France gaulliste mène une guérilla quasi pathétique contre cette Europe apatride qui prétend communiquer avec les citoyens. Devenu Directeur général de fait, puis en titre, sous la Commission Rey, Rabier consolide et amplifie des services d’information de la Commission, jusqu’à ce qu’il « saute » en 1973, victime du premier élargissement. Retraité à 54 ans ? Oui, mais on lui propose de devenir Conseiller spécial. Pour quoi faire ? Le Parlement veut, à raison, une étude permanente de l’opinion publique européenne. Rabier retrousse ses manches et, avec seulement une secrétaire et un petit budget, crée l’Eurobaromètre, dont la crédibilité, l’utilité et la longévité ne seront jamais démenties. Le passionné des sondages ne passe la main qu’en 1987, non sans avoir veillé à sa succession. Bye bye Rabier ? Pas tout à fait car pour cinq ans encore, il conseille la Direction générale en charge de la santé, sur les enseignements à tirer des sondages portant sur les régimes alimentaires, la consommation d’alcool et de tabac, l’obésité des Européens… Le bien commun, toujours !
L’ouvrage se termine par un beau chapitre sur l’homme privé, son engagement dans la lutte contre la grande pauvreté, inspirée par un christianisme socialement exigeant, ses combats pour le maintien des symboles européens, son érudition quant au mythe de l’enlèvement d’Europe. Ce livre se lit agréablement, tout en étant minutieusement documenté et argumenté, sans verser dans l’hagiographie : la valeur exemplaire du personnage relève, en effet, de l’évidence. À faire découvrir aux nouvelles générations, au moins autant qu’aux Anciens restés motivés... Renaud Denuit
*** ALEXANDROS SCHISMENOS, NIKOS IOANNOU : La fin de la politique nationale. Editions Exarchia (68 rue Zoodochou Pigis, GR-10681 Athènes. Tél. : (30) 6955493432 – Courriel : exarchiapress@gmail.com – Internet : http://www.exarchiapress.gr ). 2016, 176 p., 10 €. ISBN 978-618-5128-13-5.
Les mutations de l’Etat-nation mythique et prétendument « intemporel », mais historiquement récent, sont un phénomène mondial qui ne cesse de se confirmer depuis les dernières décennies du 20ème siècle. De son rôle historique de gardien privilégié des intérêts nationaux et de partenaire des entreprises capitalistes, il est progressivement passé à celui d’Etat-entreprise parce que l'offensive néolibérale a miné la faible redistribution politique de l'Etat-providence en privilégiant des politiques fortes de désinvestissement favorisant la commercialisation de la vie et du travail. Le philosophe politique Alexandros Schismenos et Nikos Ioannou, éditorialiste au sein du magazine Babylon, avancent dans ce livre que l'État-nation a été transformé en une entreprise problématique car incapable de recouvrer une légitimité sociale. Son étroite dépendance de l'économie mondiale et du système financier international en revient à nier l’image qui était la sienne au départ, à savoir celle d’un acteur garantissant l'indépendance nationale et la souveraineté. Dès lors se dissipe toute possibilité de se doter d’une politique nationale digne de ce nom. Face à ce constat, les auteurs suggèrent aux forces sociales de monter au front afin que les biens communs ne soient plus menacés de privatisation des biens communs et que l’Etat retrouve son rôle de protecteur sur le plan social au plan large, ce qui implique de se mobiliser autour du projet de démocratie directe. (AKa)
*** KLAUS BACHMANN, JENS GIESEKE (sous la dir. de) : The Silent Majority in Communist and Post-Communist States. Opinion Polling in Eastern and South-Eastern Europe. Peter Lang (42-50 Eschborner Landstraße, D-60489 Francfort. Tél. : (49-69) 780700 – fax : 78070550 – Courriel : frankfurt@peterlang.com – Internet : http://www.peterlang.com ). 2016, 238 p., 56 €, 45 £, 72,95 $. ISBN 978-3-631-66668-5.
Les enquêtes d’opinion n’ont jamais été l’apanage des seules démocraties occidentales. Les experts académiques réunis dans ces pages en témoignent en s’intéressant à la manière dont ces instruments ont été utilisés dans les pays communistes et post-communistes, voire aussi dans un pays comme le Belarus qui n’a pas connu l’évolution propre, par exemple, à la Pologne ou aux entités étatiques de l’ancienne Yougoslavie. Dès leur introduction, Klaus Bachmann (professeur de science politique à l’Université de sciences sociales et humaines de Varsovie) et Jens Gieseke (chef du département « Communisme et société » au Centre pour l’histoire contemporaine de Postdam) rappellent que c’est pour avoir ignoré ce que lui disaient les enquêtes d’opinion – ainsi que les donnée macroéconomiques – sur l’état d’esprit qui allait, en Pologne, favoriser l’essor du mouvement Solidarnosc. Il est intéressant d’observer, à ce propos, que l’un des chapitres est signé par un ex-confident du général Jaruzelski, Stanislaw Kwiatkowski ayant été appelé à diriger un nouvel institut de sondages autorisé à ne pas délivrer que de bonnes nouvelles aux autorités polonaises de l’époque. C’est surtout à présenter l’intégralité des recherches d’opinion qui ont été réalisées dans différents pays n’autorisant pas le pluralisme que sont consacrés les chapitres, les auteurs montrant ainsi les ramifications, limites, principales tendances et points critiques propres à chacun des pays analysés, à savoir d’abord la Pologne et l’ancienne Allemagne de l’Est, mais aussi la République tchèque, l’ex-Yougoslavie avec la Serbie en particulier, sans parler du cas singulier qu’est le Belarus d’Aleksandr Loukachenko. Dans beaucoup de ces pays, les enquêtes d’opinion ont été tues par les dirigeants communistes mais ont permis à celles-ci de prendre discrètement le pouls des opinions publiques de manière à pouvoir mettre en œuvre les mesures de nature à garder le contrôle de la situation à différents moments. (PBo)
*** GIORGOS MARGARITIS : Il était un petit navire... Notes historiques et politiques pour temps de crise. Editions Kapsimi (55-57 rue Zoodochou Pigis, GR-10681 Athènes. Tél. (30-210) 3813838 – fax : 3839713 – Courriel : info@kapsimi.gr – Internet : http://www.kapsimi.gr ). 2016, 214 p., 12 €. ISBN 978-618-5156-23-7.
Cet ouvrage est une petite anthologie de textes publiés pendant le pic de la crise qui a frappé brutalement la Grèce ces dernières années et dans laquelle les Grecs vivent encore. La plupart de ces courtes notes ont été publiées dans le « Journal des journalistes » et dans d'autres journaux, mais certaines se voient aussi offertes au public pour la première fois. Elles sont d'ordre politique dans le sens où elles se réfèrent à la situation politique pendant la crise et portent sur les réactions sociales, les pressions et les goulets d'étranglement que celle-ci, sans précédent, a causés. Ecrivain qui enseigne actuellement l’histoire moderne au département des Sciences politiques de l'Université Aristote de Thessalonique après avoir été longtemps (1985-2004) actif à l'Université de Crète, Giorgos Margaritis est historien, ce qui fait que ses commentaires sur la situation politique contemporaine commencent très souvent par des références à des situations similaires dans d'autres époques. Voilà sans aucun doute ce qui justifie le sous-titre donné à cet ouvrage. (AKa)
*** ANDREAS PANTAZOPOULOS : Le national-populisme ou ethno-nationalisme de la gauche. De l'opposition au pouvoir. Editions Epikentro (9 rue Kamvounion, GR-54621 Thessalonique. Tél. : (30-231) 0256146 – fax : 0256148 – Internet : http://www.epikentro.gr ). 2016, 272 p., 12 €. ISBN 978-960-458709-4.
Ecrits au cours des trois dernières années, les textes réunis dans ce livre ont pour thème principal le « national-populisme » ou « ethno-nationalisme », à savoir un courant idéologico-politique ayant connu une croissance particulière au cours des dernières années. Professeur de sciences politiques à l'Université Aristote de Thessalonique, Andreas Pantazopoulos y analyse sa montée en puissance, ses stratégies et ses cibles de 2013 à nos jours. Comment interpréter cette évolution de la gauche en Grèce ? Quelles sont les relations idéologiques et politiques du radicalisme populiste de la gauche grecque avec des expériences internationales similaires, Podemos par exemple ? Les promesses de Syriza ne sont-elles que des « mensonges » ou des « illusions » ? Le parti du Premier ministre Alexis Tsipras pourrait-il se transformer en parti social-démocrate ? Enfin et surtout, quelle est « l’essence » de l’ethno-nationalisme de la gauche ? Ce sont autant de questions auxquelles l’auteur apporte des réponses, tout comme il l’avait fait dans un livre précédent couvrant la période 2008-2013. Cette fois, il s’attarde notamment sur l'évolution et les transformations de ce phénomène politique, passé de l'opposition au pouvoir en Janvier 2015, et s’interroge sur la coalition bizarre nouée par Syriza avec Anel, un parti politique de droite radicale et ultranationaliste qui lui est aux antipodes sur l’échiquier politique. La complexité du phénomène est finement appréhendée et mise en lumière, ainsi que la place qui est réservée à « la défense effective des principes de la démocratie libérale représentative », celle-ci étant l’ennemi naturel de l’ethno-nationalisme mais aussi son terreau favori. (AKa)
*** STATHIS KALIVAS : Où sommes-nous et où allons-nous ? Courir à travers la crise (2009-2016) en regardant vers l'avenir. Editions Metaixmio (118 rue Ippokratous, GR-11472 Athènes. Tél. : (30-211) 3003500 – fax : 3003562 – Courriel : metaixmio@metaixmio.gr – Internet : http://www.metaixmio.gr ). 2016, 472 p., 18,80 €. ISBN 978-618-03-0780-1.
Pourquoi la crise a-t-elle éclaté en Grèce avec une telle acuité et a-t-elle une telle durée ? Qu'est-ce qui explique que la Grèce ait réagi comme elle a réagi ? Surtout, est-il possible que quelque chose de positif sorte de cette histoire dramatique ? Les documents réunis dans ce livre par Stathis Kalivas, professeur de sciences politiques à l’Université de Yale, composent une mosaïque qui va au-delà des dernières nouvelles, mettant en évidence une série de préoccupations concernant le présent et, surtout, l'avenir de la Grèce. Il entend ainsi mettre un coup d’arrêt à sept années qui ont été dominées par des idées délirantes et des hallucinations empêchant de commencer à corriger les erreurs commises par la société grecque, ce qui voue le pays à rester piégé dans le marasme. L’auteur refuse le pessimisme, jugeant que le pays dispose de beaucoup d’atouts que les Grecs le pensent. « Il suffit de les identifier et exploiter de la bonne façon », exhorte-t-il. (AKa)