Si le Britannique Boris Johnson s’est réjoui du « fort soutien international » apporté aux frappes britanniques, françaises et américaines menées en réponse d'une attaque chimique supposée du régime syrien, et le Français Jean-Yves Le Drian du soutien et de l’unité de l’UE « dans ce moment de grande gravité », les ministres des Affaires étrangères des États membres, réunis en Conseil, se sont montrés assez modérés, dans les conclusions qu’ils ont adoptées lundi 16 avril.
« Le Conseil estime que les frappes aériennes ciblées (…) ont constitué des mesures spécifiques prises dans le seul but d'empêcher le régime syrien d'utiliser à nouveau des armes chimiques et des substances chimiques comme armes pour tuer des Syriens », ont ainsi souligné les ministres dans leurs conclusions. Si 22 États membres de l’UE ont la double casquette UE-OTAN, la position de l'UE est moins forte que celle de l’Alliance, dont les membres ont exprimé, samedi 14 avril « leur plein soutien pour cette action destinée à affaiblir la capacité du régime syrien en matière d'armes chimiques et à prévenir d'autres attaques chimiques contre le peuple syrien ».
Dans ses conclusions, le Conseil apporte son soutien à « tous les efforts visant à empêcher l'utilisation d'armes chimiques ». « Il s’agit de la position exprimée, au nom de l'UE, à l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) », ont expliqué les ministres dans leur texte qui reprend peu ou prou la déclaration, au nom des Vingt-huit, de la Haute Représentante de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Federica Mogherini, publiée quelques heures après les frappes.
« Nous comprenons, mais nous aurions voulu voir une action avec un mandat de l’ONU », a résumé le ministre irlandais Simon Coveney. Toutefois, pour son homologue luxembourgeois, Jean Asselborn, si « toute intervention militaire requiert une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU », selon la résolution 2118 de 2013, « en cas de non-respect de la résolution », le Conseil de sécurité « imposera des mesures en vertu du Chapitre VII de la Charte des Nations Unies », qui permet un recours à la force ; mais il y aurait eu peu de chances que la Russie, « qui a utilisé 12 fois son droit de veto, dont 6 pour le chimique », accepte de telles actions. Il a précisé que les frappes étaient « une opération unique et elle doit le demeurer ».
« Il y a eu un signal très fort pour montrer la ligne rouge », a estimé pour sa part le Belge Didier Reynders. Pour le Britannique Boris Johnson, « il était très important de souligner que [les frappes n’étaient pas] une tentative de changer le cours de la guerre en Syrie ou d'avoir un changement de régime ». « Je crains que la guerre en Syrie ne se poursuive de manière horrible et misérable, mais le monde dit que nous en avons assez de l'utilisation des armes chimiques », a-t-il ajouté.
L’UE prête à renforcer ses sanctions
Dans leurs conclusions, les ministres ont condamné « avec force l'utilisation persistante et répétée d'armes chimiques par le régime en Syrie, y compris la dernière attaque à Douma [le 7 avril], qui constitue une grave violation du droit international et un affront à la décence humaine ». Ils ont appelé tous les pays à « user de leur influence pour empêcher toute nouvelle utilisation d'armes chimiques ».
Rappelant qu’ils avaient déjà imposé des sanctions à l’encontre de personnes ayant des responsabilités dans la mise au point et l'utilisation d'armes chimiques, en juillet 2017 et mars 2018, les ministres ont prévenu que l’UE était « prête à envisager d'instituer d'autres mesures à l'avenir ». Le Conseil a aussi demandé « instamment » au Conseil de sécurité des Nations Unies de rétablir rapidement un mécanisme indépendant d'établissement des responsabilités « permettant d'amener les auteurs d'attaques à l'arme chimique à rendre des comptes ».
Dans un autre jeu de conclusions adoptées sans débat et portant sur le désarmement et la non-prolifération, les ministres ont estimé que « les toutes dernières informations en provenance de Syrie, qui étaient réellement choquantes et qui devaient faire d'urgence l'objet d'une enquête indépendante, ne faisaient que renforcer [leur] détermination commune » concernant le désarmement et la non-prolifération. « Il appartient à la communauté internationale d'identifier les auteurs de toute attaque à l'arme chimique et d'obliger ces derniers à rendre des comptes », ont-ils ajouté.
Revenir au processus politique
Plus généralement, les Européens ont déploré l'offensive du régime « soutenue par la Russie, qui a dévasté la Ghouta orientale » et demandé la cessation immédiate des frappes aériennes, en particulier à Idlib et dans le sud de la Syrie. Ils ont ajouté que l’opération militaire de la Turquie compliquait « encore » davantage la situation et « constituait une autre source de grave préoccupation ». « L'UE exhorte toutes les parties au conflit, en particulier le régime et ses alliés, à mettre en œuvre le cessez-le-feu pour permettre l'accès humanitaire et les évacuations sanitaires ». « Dans ce contexte, les perspectives de voir se dégager une solution politique s'éloignent encore », ont-ils regretté.
Le Conseil a donc estimé que « la dynamique actuelle devrait être mise à profit pour relancer le processus visant à trouver une solution politique au conflit syrien », ajoutant qu’il ne « saurait y avoir de solution militaire » à ce conflit. Pour Mme Mogherini, le paradoxe est que plus la solution politique semble s’éloigner, plus il est urgent d’avoir une solution politique.
Plusieurs ministres se sont aussi exprimés en ce sens à leur arrivée au Conseil. « Il fallait envoyer un signal fort [les frappes, NDLR] et cela a été fait. Maintenant, [il faut] se concentrer sur les négociations de paix », a résumé le ministre lituanien, Linas Linkevičius. Même son de cloche pour l’Allemand Heiko Maas. « Les évènements de ces derniers jours ont clairement montré à tout le monde qu'il est maintenant nécessaire de tout faire pour éviter toute escalade (…) et surtout pour remettre le processus politique sur les rails », a-t-il expliqué, ajoutant, que « cela plaise ou non », il ne serait pas possible de résoudre le conflit sans la Russie. Un sentiment partagé par M. Asselborn, qui a précisé qu’il ne fallait pas « faire la faute d’isoler » Moscou.
Pour Mme Mogherini, la conférence de Bruxelles 2, sur la Syrie, qui se tiendra les 24 et 25 avril, pourrait être « l'occasion de relancer le processus politique mené par les Nations Unies ». 70 délégations sont attendues à Bruxelles, à cette occasion. « Il y a une volonté sans équivoque [des ministres] d’utiliser cette conférence comme occasion de relancer le processus politique », a précisé la Haute Représentante à l’issue du Conseil.
En parallèle du Conseil, les députés européens, réunis en session plénière à Strasbourg, ont tenu un débat rapide sur les frappes en Syrie. (Camille-Cerise Gessant)