*** MARIO TELÒ, DONALD SASSOON, ANDRE SAPIR : La place de l’Europe dans le monde du 21e siècle. Académie royale de Belgique (1 rue Ducale, B-1000 Bruxelles. Tél. : (32-2) 5502212 – fax : 5502205 – Courriel : info@academieroyale.be – Internet : http://www.academieroyale.be ). Collection « L’Académie en poche », n° 105. 2017, 131 p., 7 €. ISBN 978-2-8031-0627-1.
Prolongement de trois conférences du Collège Belgique de l’Académie royale de Belgique, ce livre au format aussi atypique que sympathique est utile en ce qu’il offre des clés pour interpréter les bouleversements mondiaux en cours. Pour beaucoup, le signe de ces changements en profondeur est apparu avec le Brexit ou l’élection de Donal Trump à la Maison blanche. L’historien, l’économiste et le politologue qui s’expriment dans ces pages vont toutefois bien au-delà de l’écume des choses : ils privilégient la « longue durée » chère à l’historien Fernand Braudel pour prendre la mesure la plus exacte et la plus large possible des changements qui changent la face politique et économique de la planète et interrogent la place que l’Union européenne pourra y occuper demain.
Professeur émérite d’histoire contemporaine au Queen Mary College de l’Université de Londres, Donald Sassoon ouvre le feu en mettant d’abord en cause – qu’il en soit remercié ! – certaines idées beaucoup trop confortables pour les Européens. Celle, par exemple, que l’Europe aurait, dans l’histoire, toujours été un modèle et un phare politique, économique et sur le plan des valeurs, alors que : a) « avant le XVIIIe siècle, il était certainement moins dangereux de vivre dans les pays de l’islam ou de Bouddha que dans l’Europe chrétienne » ; b) le sort réservé par les Européens aux Indiens d’Amérique, aux Aborigènes d’Australie, aux habitants du Congo belge ou du sud-ouest africain sous domination allemande devrait inciter, sans même parler d’Auschwitz ou du Goulag, à faire preuve de « prudence quand on invoque avec une certaine arrogance l’héritage des Lumières ». L’auteur n’est guère plus coulant pour ses compatriotes, accusant ouvertement ses collègues historiens des siècles passés d’arrogance pour avoir présenté l’histoire britannique « comme une succession de réformes intelligentes basées sur le pragmatisme », soit tout l’inverse de « Français toujours révolutionnaires », d’Allemands « militaristes », de Polonais « désespérément romantiques » et d’Italiens « confus et incapables »... Le fait qu’ils aient choisi le Brexit ne trouve pas davantage grâce à ses yeux, mais son inclinaison à penser que les citoyens européens ne veulent pas d’une intégration plus poussée – qui le leur a demandé ? – et que seule demeure possible « la tentative difficile d’établir des règles de coexistence » est sans doute la preuve que cet auteur reste aussi... britannique.
La contribution d’André Sapir est, elle, de nature à angoisser car elle montre que nous vivons, sur le plan économique, une deuxième « grande transformation » après celle décrite par l’économiste hongrois Karl Polanyi et que « l’Occident, qui représentait la plus grande part du PIB global depuis 150 ans, est dépassé par les économies émergentes ». Il en résulte un tassement de la classe moyenne et l’apparition des perdants de la mondialisation aux Etats-Unis comme en Europe, ce qui a conduit à l’élection de Donald Trump, au Brexit et à la montée en puissance des réflexes populistes et nationalistes. D’où la conclusion du professeur émérite d’économie de l’Université libre de Bruxelles telle que résumée par le Pr. Mario Telò : « il est possible que l’UE puisse survivre à la crise en tant qu’union économique et sociale, mais seulement en suivant l’exemple des modèles scandinaves, conciliant ouverture internationale et protection sociale ».
Cette possibilité sera-t-elle saisie par les dirigeants européens ? C’est à cette question que le professeur émérite de relations internationales à l’Université libre de Bruxelles et à la LUISS de Rome répond en cernant les dimensions politico-institutionnelles de l’actuel changement géopolitique et en soupesant les forces et les faiblesses de l’Union européenne. Il est a priori sans illusion puisqu’il observe (à raison) que, malgré « la construction d’un début de démocratie entre les Etats », l’Union reste avant tout « un ensemble de régimes intergouvernementaux » incompréhensible pour l’immense majorité des citoyens et que « la crise n’a fait qu’aggraver un déficit de légitimité et d’efficacité des politiques européennes ». Mais s’il compte parmi ceux qui pensent « que l’Union européenne n’est pas un Etat fédéral en formation », ce politologue est aussi d’avis que les regroupements régionaux devraient être l’avenir du monde au même titre que la femme est l’avenir de l’homme, se demandant : « La gouvernance régionale au niveau mondial se réorganise-t-elle en cercles concentriques autour de noyaux durs plus intégrés ? » A ses yeux, l’Union européenne a un rôle majeur à jouer dans ce contexte pour autant qu’elle accepte elle-même d’accueillir en son sein « cinq cercles concentriques », de la zone euro à des pôles de sécurité/défense, de sécurité intérieure, à des Unions aussi sociale et fiscale. Pour le Pr. Telò, les défis internationaux plaident en ce sens. Les capitales européennes sont-elles susceptibles d’entendre son plaidoyer et d’accoucher d’une Union « rénovée, vecteur, fort et respecté, de la perspective d’une gouvernance mondiale plus stable et plus juste et d’une mondialisation réglementée » ?
Michel Theys
*** SOTIRIS DALIS : L'Europe « difficile ». A la recherche de la nouvelle solidarité européenne. Editions Papazisi (2 rue Nikitara, GR-10678 Athènes. Tél. : (30-210) 3822496 – fax : 3809020 – Courriel : papazisi@otenet.gr – Internet : http://www.papazisi.gr ). 2017, 162 p., 9,54 €. ISBN 978-960-02-3319-3.
Au cours du processus d’intégration européenne, l'Europe n'a confirmé sa valeur que lorsqu'elle a su répondre aux défis de l'histoire. A l'occasion du 60ème anniversaire de la signature des traités de la Communauté économique européenne, les Etats membres ont tenu à donner une vision positive de l'Union, la présentant comme une source d'opportunités et comme un rempart protégeant contre les menaces. Tout a été fait pour défendre les liens sociaux et politiques qui ont été noués depuis la Seconde Guerre mondiale, dernier acte de la malédiction nationaliste. Grâce au projet d’Europe unie, les citoyens européens ont droit à un espace de paix où prévaut le respect mutuel. Pour Sotiris Dalis, professeur de relations internationales et d’études méditerranéennes à l'Université d'Egée, il faut toutefois admettre aujourd'hui que cette unité est une lutte à mener et à poursuivre sur des bases renouvelées. Pour vraiment continuer à travailler dans l’esprit du préambule du traité sur la Communauté européenne du charbon et de l'acier en 1951, il faut à nouveau voir l'intégration européenne comme une utopie concrète et chercher les nouveaux intérêts où la solidarité européenne peut venir compléter l'intérêt national. En clair, cet essai est une invitation à prendre à nouveau conscience que nous sommes Européens et que nous aurions tout intérêt à être sans cesse plus Européens à l'avenir, en privilégiant une solidarité digne de ce nom. Une vaste bibliographie ponctue ce livre. (AKa)
*** JEAN-FRANCIS BILLION, WILFRIED LOTH, JEAN-PIERRE GOUZY, DANIELA PREDA, ANGELICA RADICCHI, FABIO ZUCCA (sous la dir. de) : Les fédéralistes en Europe des années 1930 à la fondation de l’Union européenne des fédéralistes (Paris – décembre 1946). Annexe : soixante-dix ans de campagnes fédéralistes pour une Europe unie et fédérale (1946-2016). Presse fédéraliste et UEF-France (Maison de l'Europe et des Européens, 242 rue Duguesclin, F-69003 Lyon. Internet : http://www.pressefederaliste.eu ). Collection « Textes fédéralistes », n° 16. 2018, 186 p., 20 €. ISBN 978-2-9558710-5-8.
Dédié à quatre fédéralistes français récemment décédés, ce livre a été conçu comme une introduction à l’histoire des mouvements fédéralistes modernes en Europe et s’achève avec la fondation à Paris de l’Union des fédéralistes européens (UEF) le 15 décembre 1946, moment d’histoire qui a fait l’objet d’un colloque dont l’ouvrage rend compte. Dans un premier temps, l’historienne Daniela Preda (Université de Gênes) cerne la manière dont l’école fédéraliste britannique a influencé la naissance de cette organisation et revient sur sa genèse en Italie. D’autres contributions éclairent ensuite la manière dont les fédéralistes et l’idée européenne ont évolué en France des années 1930 à la Libération (Jean-Francis Billion), les Pr. Wilfried Loth (Université de Duisbourg-Essen) et Fabio Zucca (Université d’Insubria) faisant de même pour ce qui est de l’Allemagne et de la Suisse. Cette partie est complétée par un témoignage du journaliste Jean-Pierre Gouzy qui, présent lors de la réunion inaugurale, rappelle notamment que celle-ci « n’aurait probablement jamais eu lieu sans les répercussions du ‘Manifeste de Ventotene’ de 1941, sans la résistance européenne de personnalités telles que Henri Brugmans, Henri Frenay et Altiero Spinelli », sans aussi l’action d’intellectuels « tels que Jaspers, Spendler, de Rougemont, Lukacs ». Pour sa part, la doctorante Angelica Radicchi (Université de Pavie) met en lumière ce qu’était « la vision supranationale » dans les publications de l’UEF entre 1948 et 1953. Dans la deuxième partie du livre sont brossés les portraits de trois des fondateurs de l’UEF et de l’Union française des fédéralistes : Jean-Francis Billion et Jean-Luc Prevel rappellent ce que fut le parcours d’Henri Frenay, le fondateur du mouvement de résistance Combat ; la Pr. Danièle Lochak (Université Paris X) sort utilement de l’oubli la figure de son père, Pierre Lochak, né en Bessarabie et qui a illustré le fait relevé par Spinelli que les futurs fédéralistes européens étaient pour une bonne partie d’anciens communistes ; enfin, Jean-Pierre Gouzy revient sur la figure emblématique du fédéralisme intégral que fut Alexandre Marc. (MT)
*** DIMITRIS TSIODRAS : L'euro-patriotisme ou l'ethnocentrisme. Les concurrences internes, les menaces externes et les limites de la coopération dans l'Union européenne. Editions Minoas (34 rue Korinthou et Davaki, GR-14451 Metamorphosi. Tél. : (30-210) 2711222 – fax : 2776818 – Courriel : info@minoas.gr – Internet : http://www.minoas.gr ). 2017, 276 p., 16,99 €. ISBN 978-618-02-0875-7.
Quel rôle a joué la peur de la France face à l'Allemagne dans la construction de l'Europe ? L'Union européenne est-elle un espace de coopération ou une nouvelle zone de concurrences nationales ? Faut-il parler d'une Europe allemande ? Existe-t-il un risque de dissolution de l'Union et de retour d’Etats nationaux pleinement souverains ? L'Union peut-elle évoluer sans une nouvelle alliance France-Allemagne ? Dans ce livre, le journaliste Dimitris Tsiodras, actuellement porte-parole du parti politique To Potami (La rivière), analyse la manière dont « l'idée européenne » s’est concrétisée à travers diverses crises : le rejet du projet de Communauté européenne de défense, le débat sur le caractère de l'Union monétaire, les problèmes liés à la réunification allemande, la concurrence qui prévaut dans la zone euro. Il s’appuie sur des outils analytiques valables pour l'histoire et la théorie des relations internationales pour évaluer certaines décisions décisives prises par des dirigeants tels qu'Adenauer, Churchill, De Gaulle, Kohl, Mitterrand, Thatcher et Merkel. Les analyses théoriques de la concurrence, de la position des Etats dans le système mondial et des limites de la coopération sont posées en tenant compte notamment des apports de sages tels que Thucydide, Kant, Morgenthau, Kar, Valse et Haas. De la sorte, l’auteur éclaire des aspects méconnus des événements, explique comment les frontières de l’Etat-nation ont été fixées et montre en quoi l'unification politique de l'Union européenne reste plus indispensable que jamais, tant ce sera la meilleure manière de relever les nouveaux grands défis du moment et d’éviter à l’Europe d’avoir à revivre ses moments les plus sombres. (AKa)
*** YANNIS LOULIS : À la racine du mal. Comment et pourquoi la période post-dictature a déraillé. Editions Kastaniotis (11 rue Zalongou, GR-10678 Athènes. Tél. : (30-210) 3301208 – fax : 3842431 – Courriel : info@kastaniotis.com – Internet : http://www.kastaniotis.com ). 2017, 400 p., 17 €. ISBN 978-960-03-6276-3.
L’analyste politique Yannis Loulis, longtemps correspondant du journal américain Wall Street Journal (1980-1996) et aujourd’hui chroniqueur régulier dans plusieurs quotidiens grecs, ouvre ainsi la préface de ce livre : « L'histoire de la transition politique en Grèce après la dictature rappelle des thrillers. Les Français la définiraient comme ‘noire’ ou ‘dure’. Donc, elle ne pouvait pas avoir de fin heureuse. Elle commence de manière lumineuse, puis s'assombrit, bientôt suivie par la nuit profonde de la crise. » Au départ, explique-t-il, Constantin Karamanlis initie une transition démocratique qui devient un modèle pour les autres pays jusqu’au-delà du continent européen. Toutefois, les bonnes nouvelles finissent là. La Grèce s’est en réalité retrouvée entre les mains d'un ancien groupe de politiciens qui dominait avant l'hideuse dictature (1967-1974), la vie politique n'ayant pas été renouvelée. Yannis Loulis se réfère à tous les dirigeants politiques que la Grèce a connus ces quarante dernières années : Constantin Karamanlis qui, dans les années 80, a abandonné la Nouvelle Démocratie, le parti de centre-droit qu’il avait fondé, à sa part la plus sombre ; Andreas Papandreou, ce politique le plus talentueux qui, dans les années 80 et 90, se révèle populiste et fait dérailler l'économie ; Constantin Mitsotakis, Premier ministre inadéquat et anachronique ; Costas Simitis et Costas Karamanlis qui, l’un et l’autre, incarnent des opportunités perdues, là où George Papandreou sera carrément mortel lorsqu’il fut confronté à la crise, Antonis Samaras, politicien démagogue du passé, échouant tout autant. Quant à Alexis Tsipras, il essaie de devenir adulte politiquement, ce qui coûte cher aussi au pays... On l’aura compris, les responsables politiques et les partis ne sortent pas indemnes de cette analyse critique, l’auteur dénonçant avec amertume l’existence d’un « Etat raté », souffrant d’un personnel politique inadéquat et d’une culture de polarisation autodestructrice. (AKa)