Un an après la notification par le gouvernement de Theresa May de la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne (activation de l'article 50 du traité) et un an avant le Brexit, le 29 mars 2019, Charles Grant, directeur du Center of European Reform (CER), a fait le point avec EUROPE sur la façon dont Londres et l’UE ont géré jusqu’ici les négociations. Privilégiant l'option 'Jersey' pour les relations futures entre le Royaume-Uni et l'UE, il met cependant en garde contre une ligne trop dure des Vingt-sept. (Propos recueillis par Solenn Paulic)
Agence Europe - Qu'est-ce qui a changé depuis la notification du retrait britannique ? Le Royaume-Uni a-t-il une vision plus claire des relations futures qu'il envisage avec l'UE ?
Charles Grant - Ce que le Royaume-Uni accepte maintenant, c’est de voir au moins la réalité en face.
Les Britanniques ont dit au début qu'ils pourraient être très durs dans les négociations. Mais c'était irréaliste. Ils ont accepté de payer alors qu'ils avaient dit au départ qu'ils ne paieraient pas. Ils ont accepté les termes de la période de transition post-Brexit (jusqu'à fin 2020, NDLR). Ils ont accepté tous les termes de l'UE dans cette négociation unilatérale, qui est comme un processus d'adhésion inversé.
Le Brexit devient ennuyeux en quelque sorte, car nous savons exactement ce qui va arriver. Ce sera mauvais pour les gens, mauvais pour les services financiers.
Theresa May prend-elle la mauvaise décision en quittant le marché unique et l'union douanière ? Quelle serait la meilleure option ?
Il y a toujours une mince possibilité que le Royaume-Uni reste dans l'union douanière. Toute l'opposition le veut et il y a actuellement deux textes de loi (sur le commerce et sur l'accord de retrait) discutés à la Chambre des communes ; les textes peuvent être amendés en ce sens.
Il y a aussi la pression de l'industrie, notamment chimique... On ne peut donc pas encore exclure que le Royaume-Uni reste dans l'union douanière.
Je pense pour ma part que l'option 'Jersey' serait la meilleure option, sans contrôles aux frontières, sans frictions dans le commerce avec l’application des normes européennes pour les biens.
L'UE n'aime pas cette option. Mais il n'est pas improbable que le gouvernement britannique finisse avec quelque chose de type option 'Jersey'.
(Selon le chercheur Sam Lowe du CER, le modèle Jersey reviendrait à rester dans une union douanière avec l'UE et également dans le marché unique des biens avec l'ajout de la zone de TVA de l'UE et aussi des règles sur les aides d'État. Cela contribuerait à résoudre la question irlandaise, dans la mesure où aucune infrastructure physique ne serait requise entre l'Irlande et l'Irlande du Nord, NDLR).
Quelles leçons tirer du processus de l'article 50 du traité ? Le processus est-il entièrement en faveur des intérêts de l'UE ?
L'UE est très déterminée. Des pays comme la France et l'Allemagne ont des discours plus durs que d’autres États membres. Ils veulent montrer que quitter l'UE est un processus pénible.
Je comprends la logique, mais il y a un risque à pousser en ce sens, comme s'il s'agissait d'une punition. Cela peut avoir des répercussions sur les coopérations que l’on voudra avoir pour la suite, peut-être même en matière de sécurité.
Si les Britanniques pensent qu’on leur offre un mauvais accord, cela aura un impact sur le climat des négociations. Certes, l’évolution de l’opinion publique au Royaume-Uni n’est pas le sujet principal pour l’UE...
Mais si les Britanniques considèrent que l'accord qu'on leur soumet est un mauvais accord, ils ne vont pas se dire qu’ils ont été stupides (de quitter l’UE). Ils vont penser que les méchants, ce sont les Français, les Allemands, l’UE...
Cela peut aussi alimenter les réflexes populistes en Europe. À mon avis, les négociateurs de l’UE ne sont pas suffisamment conscients des risques d’une politique très dure pour eux-mêmes. Par exemple, en matière d'affaires intérieures, le Royaume-Uni voudrait continuer d'appliquer le mandat d’arrêt européen, participer à Europol. Mais l’UE ne veut pas vraiment. C’est un langage rude.
Pensez-vous que tout sera réglé en 2021 ou faudra-t-il une nouvelle période de transition post-Brexit ?
Tout le monde ment sur ce sujet.
Theresa May fait semblant que tout sera fini dans deux ans. L’UE ment aussi. C’est impossible. Mais si les Britanniques veulent rester plus longtemps, il faudra qu’ils paient pour avoir accès au marché unique. Cela va être problématique.
Plusieurs gouvernements comprennent très bien que 21 mois ce n’est pas assez. Même pour les États membres. Construire des frontières physiques et des infrastructures de contrôle dans les ports en France ou en Belgique prendra du temps. De même, il faudra plusieurs années pour mettre au point des systèmes permettant d'enregistrer les personnes, pour nouer tous les accords.
Je n’exclus donc pas que, dans la version finale de l’accord de retrait du Royaume-Uni, une référence à une extension de cette période de transition post-Brexit soit évoquée.