Déjà fort peu gâtés sur le plan culinaire par rapport à beaucoup de leurs voisins européens, les Britanniques découvrent désormais, chaque jour davantage, la soupe à la grimace que leur promet et vaudra le Brexit. Aucun divorce n’est indolore.
Seuls les manipulateurs patentés du monde politique britannique font mine d’apprécier le brouet épicé au souverainisme qui les attend, l’idéologie ayant sans doute eu pour effet de brûler leurs papilles gustatives. Par contre, dans les différentes couches de la société britannique où le pragmatisme garde droit de cité, l’évidence de la catastrophe qui s’annonce gagne les esprits. Ceux, bien sûr, des banquiers de la City et des milliers de personnes actives dans des entreprises dont le marché naturel est le marché unique, mais aussi ceux d’agriculteurs qui, tout à coup, découvrent que l’Europe verte n’avait pas que des inconvénients. Même dans le bon peuple qui a fait pencher le fléau de la balance dans le sens du « non » à un maintien dans l’Union européenne, les prévisions économiques atones que commencent à divulguer les services de Sa Majesté instillent le doute sur le bien-fondé du choix posé...
Rien ni personne ne sortira indemne de la déchirure que sera inéluctablement le Brexit. Tous les pays membres de l’Union pâtiront peu ou prou de la défection britannique. Ceux qui sont géographiquement ou historiquement les plus proches du Royaume-Uni risquent toutefois d’être les plus cruellement affectés. Il est ainsi deux régions qui, situées à la périphérie de celui-ci, voient désormais l’œil du cyclone s’approcher dangereusement.
Gibraltar découvre ainsi avec horreur, selon les propos de son Ministre en chef, Fabian Picardo, qu’une « menace existentielle » pèse sur ce rocher fiché au flanc de l’Espagne : alors que seulement 4% de sa population s’est prononcée pour un largage des amarres avec l’Union européenne, c’est désormais la perspective d’une expulsion pure et simple du marché unique à compter du 29 mars 2019 qui y alimente les cauchemars. L’Espagne a depuis longtemps fait savoir qu’il en serait ainsi faute d’un accord préalable avec Madrid sur le statut de cette possession britannique contestée.
Depuis, rien : ni Londres, ni le gouvernement de Gibraltar n’ont bougé – ce qui peut paraître compréhensible dans le chef de l’équipe de Theresa May qui a d’autres chats, bien plus gros, à fouetter. Du coup, quelque 28 000 personnes sont dans une douloureuse expectative...
La situation est beaucoup plus compliquée encore sur l’île d’Irlande qui, selon une évaluation des dégâts du Brexit établie en mars dernier par le Parlement européen, subira carrément « la même ampleur de pertes » que sa voisine britannique, ce qui a amené un éditorialiste du Guardian, Rafael Behr, à voir dans la désertion britannique une « agression économique à travers la mer d’Irlande » (The Guardian, 14 novembre).
D’un point de vue économique, les conséquences dommageables seront potentiellement énormes si des frontières physiquement tangibles venaient à être rebâties entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord du fait d’un « hard Brexit ». Mais les conséquences risqueraient d’être encore beaucoup plus dramatiques d’un point de vue politique puisque cela reviendrait, selon la formule du même confrère, à rétablir une frontière qui, il y a peu encore, se parait de sang.
C’est une frontière qui, aujourd’hui invisible dans le cadre de l’Union, était bardée de barbelés et de miradors avant l’accord de paix du Vendredi saint, en 1998. Aujourd’hui, grâce à cet Accord de Belfast auquel l’Union a largement contribué, cette frontière invisible est truffée de quelque 275 points de passage par lesquels les Irlandais, du Nord comme du Sud, contribuent au développement économique de l’île. Est-il admissible que, pour cause de Brexit, cette paix des braves puisse être compromise par un gouvernement, celui de Londres, qui s’était pourtant engagé à veiller à favoriser la coopération dans cette île trop longtemps meurtrie et endeuillée ? À cette question, le gouvernement de Londres n’a pour l’instant apporté, hélas, que des réponses ambiguës et dilatoires...
En réalité, l’esprit de l’accord de paix du Vendredi saint ne pourra être respecté que si un « hard Brexit » est évité. Ou, du moins, que l’île irlandaise puisse bénéficier d’un statut dérogatoire l’autorisant à échapper au couperet que serait un retrait du Royaume-Uni – donc de l’Irlande du Nord – du marché unique et de l’union douanière. Dans le cas contraire, une frontière tangible, avec barrières physiques et contrôles douaniers, réapparaîtra obligatoirement : pourquoi la République d’Irlande pourrait-elle accepter demain que des produits agricoles ne répondant plus aux normes sanitaires prévalant dans l’Union puissent entrer par son canal dans le marché unique ? Ce serait impensable !
Pour l’instant, Londres joue sur les mots, tergiverse, confirme que la ‘perfide Albion’ d’hier n’est pas une réputation usurpée. Pour le gouvernement de Theresa May, cet abcès irlandais est d’autant plus gênant qu’il doit sa fragile majorité à un petit parti nord-irlandais, le parti démocrate unioniste, peu disposé à accepter que soit altéré le cordon ombilical avec la Grande-Bretagne. En face d’elle, l’équipe désunie que dirige Theresa May voit Dublin jouer au jeu que les Britanniques ont si longtemps adoré dans le contexte européen, celui qui consiste à placer des lignes rouges : sans engagement de la Grande-Bretagne quant à la préservation de l’invisibilité de la frontière entre la République et l’Irlande du Nord, le Premier ministre Leo Varadkar mettra son veto à l’ouverture de négociations avec Londres sur l’avenir du Royaume-Uni avec l’Union européenne.
C’est de bonne guerre et il est sain que, au grand désarroi des frondeurs britanniques, les Vingt-six autres États membres s’alignent derrière le négociateur en chef de l’UE, Michel Barnier, pour apporter aide et assistance à Dublin dans ce bras de fer. Il leur faudra, lors du Conseil européen de la mi-décembre, continuer jusqu’au bout à faire bloc pour éviter que les Irlandais deviennent in fine les dindons de la mauvaise farce du Brexit.
Les temps changent : l’époque est révolue où le Royaume-Uni pouvait diviser les gouvernements européens pour sinon régner, du moins entraver la marche en avant de l’Union européenne. Il est positif que les Vingt-sept continuent envers et contre tout à faire front contre l’importun en soutenant l’Irlande jusqu’au bout. Il reste seulement à espérer que Dublin se souviendra de cette solidarité lorsque reviendra, un jour ou l’autre, la question empoisonnante des concurrences fiscales insupportables...
Michel Theys