*** ENRICO LETTA, SEBASTIEN MAILLARD : Faire l’Europe dans un monde de brutes. Librairie Arthème Fayard (13 rue du Montparnasse, F-75006 Paris. Tél. : (33-1) 45498200 – fax : 400401 – Courriel : info-fayard@editions-fayard.fr – Internet : http://www.fayard.fr ). 2017, 195 p., 17 € (France), 19,05 € (Belgique). ISBN 978-2-213-70517-0.
Dans ce livre s’exprime la voix du bon sens. C’est celle d’un homme qui a connu l’Europe à travers ses expériences au Parlement européen, au Conseil des ministres et même au Conseil européen. A travers des entretiens menés depuis l’automne de l’année dernière avec l’ancien journaliste Sébastien Maillard, désormais directeur de l’Institut Jacques Delors, s’exprime « un passionné de l’Europe, mais qui n’en aime pas le visage actuel ». Président du Conseil italien entre 2013 et 2014, Enrico Letta a décidé de quitter le monde politique pour diriger l’Ecole des Affaires internationales de Sciences Po à Paris où il préside aussi l’Institut Jacques Delors. Ceci explique sans doute la liberté de ton qui est la sienne dans ces pages à la portée de tout honnête citoyen européen ; ses critiques sonnent juste et sont d’autant plus pertinentes et éclairantes qu’elles se veulent toujours pleinement constructives, au service d’un projet européen qui puisse réenchanter les Européens.
« L’heure est venue pour l’Europe de devenir adulte », assène-t-il d’emblée, expliquant que ce livre est né à l’aube de deux matinées, « quand sont tombées les nouvelles des résultats du vote sur le Brexit et de l’élection de Donald Trump ». Soit deux événements dont, à ses yeux, les conséquences sur l’Europe seront « comparables à 1989 ». Déterminantes, donc, mais dans quel sens alors que l’Europe est « en train de perdre la bataille mondiale des valeurs », trop des siens se laissant séduire par les Poutine, Erdogan, Trump et autres réducteurs de démocratie ? D’où cette conviction qui est le fil conducteur du livre : « En continuant à nous diviser, nous nous marginalisons et finirons par compter pour rien dans ce monde qui, sans exagérer à l’excès, pourrait vraiment finir par devenir un monde de brutes ».
L’heure est donc venue de se ressaisir, ce qui implique de procéder à un examen de conscience sans complaisance aucune. C’est ce à quoi se livre Enrico Letta au fil des treize chapitres qui, hormis le conclusif, s’ouvrent tous sur une question formulée par l’ancien journaliste de La Croix. Les titres qui leur sont donnés sont illustratifs du combat à mener : « Contre vents et marées », « L’Europe sait qu’elle est devenue mortelle », « Les murs nationalistes ne protègent de rien », « Agir ou subir », « Le mythe trompeur de l’homme fort », « L’euro vaut bien plus qu’une monnaie », « Cinq pistes pour sortir de la crise migratoire », « Débruxelliser », « Pourquoi laisser à l’Allemagne le monopole de la vertu ? »... Cette dernière question montre bien qu’aucune interrogation, même les plus dérangeantes, n’est esquivée...
Il va de soi qu’il n’est pas possible de résumer valablement la pensée en liberté qui virevolte dans ces pages. Seuls quelques coups de projecteur arbitraires peuvent permettre de donner une idée du caractère lucide, pertinent et mobilisateur des analyses et incantations ciselées par ce grand Européen d’Italie. Commençons par cette imparable vérité : « Si l’Union européenne n’est plus perçue comme la ‘pax europea’, mais comme un empire de plus en plus dominé par l’Allemagne, elle verra éclore plus d’un village d’irréductibles » déserteurs du projet européen. Il faut donc d’urgence apporter à nouveau la preuve que « l’Europe est le contraire d’un projet impérial », ce qui l’incite notamment à considérer que, par son action à la tête de la Banque centrale européenne, l’histoire retiendra un jour que son compatriote Mario Draghi « a sauvé l’Europe » en prenant le risque de chagriner certains Allemands. Il développe aussi l’idée – évidente ! – que « la monnaie unique a (...) jeté l’Europe dans l’arène politique, sans qu’elle y soit préparée », ce qui explique notamment que, « à l’Ouest comme à l’Est, le rêve européen s’est (...) brisé du fait que, partagé au départ par tous, il n’a bénéficié, en réalité, qu’aux élites ». Du coup, nationalisme et populisme ont pu prospérer au point de même amener des dirigeants politiques responsables à suivre « le peuple » plutôt qu’à le guider, par exemple quand il demande le retour des frontières nationales. Cette observation aussi, lourde de sens et criante de réalisme : « La réussite du nouveau président français dépendra de sa capacité à rendre partagé et communautaire [le} naturel leadership militaire français »... Voilà, ce ne sont là que quelques exemples d’un parler vrai européen qui fait tellement défaut dans la bouche de la plupart des responsables politiques nationaux – voire même européens. Or, ce parler vrai est le seul qui, en Europe, puisse être encore vraiment porteur d’espérance ! Michel Theys
*** The Federalist Debate. Papers on Federalism in Europe and the World. The Einstein Center for International Studies (26 via Schina, I-10144 Torino. Tél./fax : (+39-011) 4732843 – Courriel : info@federalist-debate.org – Internet : http://www.federalist-debate.org ). 2017, n° 2, 64 p.. Abonnement annuel : 15 € / Internet : 8 €.
Ce numéro d’une publication fédéraliste bien connue s’ouvre sur un éditorial de Lucio Levi relatif au « retour de la politique » dans un monde déchiré entre nationalisme et fédéralisme du fait des pressions qu’exerce la mondialisation sur les Etats et les citoyens. Le rédacteur en chef de la publication y défend l’idée que, en dépit de ses faiblesses (la règle persistante de l’unanimité et du droit de veto dans le domaine des politiques étrangère et de défense, un budget limité à 1% du produit intérieur brut...), « l’expérience de l’Union européenne est un modèle pour le monde » en ce qu’elle est la forme la plus aboutie de fédéralisme, elle qui est la première à impliquer des Etats souverains. « Après la cité-Etat, institution ayant permis de pacifier les tribus, et l’Etat-nation, qui a assuré la paix entre les régions et les villes, la Fédération représente la forme de gouvernement qui permet de pacifier les nations », observe-t-il, y voyant un instrument potentiellement utile pour le monde entier. Le Pr. Dusan Sidjanski ne le dément pas, expliquant pour sa part les raisons pour lesquelles l’Union a urgemment besoin de la constitution d’un « noyau politique » en son sein. La première, c’est la nécessité de la doter d’une politique étrangère et de défense digne de ce nom après l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, la responsabilité de la France étant de ne pas commettre les mêmes erreurs que celles commises par les gaullistes et communistes français au temps de la Communauté européenne de défense. La seconde, c’est de préserver et renforcer la zone euro. Pour celui qui fut un proche de Denis de Rougemont, ces deux avancées indispensables sont possibles par le simple biais d’un bon usage de la coopération renforcée. Pour sa part, Paolo Ponzano, désormais actif à l’Institut universitaire européen de Florence et au Collège européen de Parme après une carrière de haut fonctionnaire à la Commission, analyse le rapport Verhofstadt sur l’avenir de l’Union, le Pr. Alberto Majocchi faisant de même en ce qui concerne le rapport Monti relatif aux ressources propres dont a besoin l’Union. A noter aussi, parmi les autres thèmes abordés dans ce numéro, les hommages rendus à quatre grands Européens récemment disparus, à savoir les intellectuels Zygmunt Bauman et Tsvetan Todorov, le politique Mario Soares et le journaliste-fédéraliste Jean-Pierre Gouzy. (MT)
*** Fedechoses… pour le fédéralisme. Presse fédéraliste (Maison de l'Europe et des Européens, 242 rue Duguesclin, F-69003 Lyon. Internet : http://www.pressefederaliste.eu ). Septembre 2017, n° 176, 60 p., 6 €. Abonnement annuel : 30 €.
Créée en 1973, la seule revue sur le fédéralisme militant publiée en langue française se distingue avec ce numéro par sa maquette rajeunie, une pagination plus importante, une périodicité désormais trimestrielle et, surtout, en s’ouvrant quelque peu à la langue anglaise. Pas de changement, par contre, pour ce qui est de ses centres d’intérêt, tous centrés sur la promotion du fédéralisme en Europe et, bien plus largement, dans le monde entier. A titre d’exemple, le Pr. Joseph Baratta (Worcester State College, Massachussetts) revient sur l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump dont, accuse-t-il, « le ‘parti’ semble devenir un parti de type fasciste sur les lignes des partis de Mussolini ou d’Hitler, corporatiste, anti-syndicats, raciste, tolérant » et indique quelles leçons intégrationnistes l’Europe ferait bien d’en tirer afin d’éviter de ressembler à son tour « à une petite région de petits Trump ». A l’opposé, trois regards sont portés sur l’entrée d’Emmanuel Macron à l’Elysée et ce qu’il est permis d’en attendre au plan européen. Pour sa part, l’ancien député Bruno Boissière revient sur la remarque du président Juncker inspirée par les vides dans l’hémicycle lors de la présentation du bilan de la Présidence maltaise du Conseil : « Ce Parlement est ridicule ! » L’écologiste donne raison au Luxembourgeois en raison de l’égalité des Etats membres qui ne devrait ne aucun cas autoriser pareille désinvolture des élus européens. Deux autres contributions portent encore sur la politique migratoire, Marion Larché ayant notamment la bonne idée de mettre les dirigeants européens face à leurs criantes défaillances en leur rappelant un propos de Denis de Rougemont lors du Congrès de La Haye en mai 1948 : « La conquête suprême de l’Europe s’appelle la dignité de l’homme, et sa vraie force est dans la liberté. C’est pour sauver nos libertés acquises, mais aussi pour en élargir le bénéfice à tous les hommes, que nous voulons l’union de notre continent ». A voir ce qui se passe en Lybie et dans la mer qui sépare celle-ci de l’Italie, impossible de nier que cette leçon-là n’a pas été apprise par ceux qui nous gouvernent aujourd’hui... (MT)
*** Futuribles. L’anticipation au service de l’action. Futuribles Sarl (47 rue de Babylone, F-75007 Paris. Tél. : (33-1) 53633770 – fax : 42226554 – Courriel : revue@futuribles.com – Internet : http://www.futuribles.com ). Juillet-août 2017, n° 419, 144 p., 22 €. Abonnement annuel : 115 €. ISBN 978-2-84387-432-1.
Si ce numéro de la revue française de prospective dirigée par Hugues de Jouvenel s’intéresse aux « moteurs du changement », qu’il s’agisse de l’action publique, du rôle respectif des gouvernants et des gouvernés ou d’un éventuel, celle aussi d’un éventuel déterminisme technologique, il comporte aussi deux regards européens bienvenus. Le premier est porté par Gabriel Arnoux, administrateur de la Commission, qui rappelle très utilement ce que sont réellement les compétences de l’Union européenne, celle-ci n’ayant en réalité, souligne-t-il, les moyens d’agir concrètement et directement que dans les domaines de la concurrence, des accords commerciaux, de la politique monétaire et, das une certaine mesure, la réglementation financière. On est donc fort loin des fantasmes propagés par certains avec la complicité de quelques gouvernements, tant il est vrai, observe justement celui qui enseigne également à Sciences Po à Paris et à l’Institut des hautes études des communication sociales à Bruxelles, que « rares sont les chefs de gouvernement qui saluent amicalement et nommément l’action, par exemple, de la Banque centrale européenne lorsque celle-ci s’efforce d’accommoder les taux d’intérêt en période de crise, privilégiant plutôt les déclarations soulignant combien leur action a été efficace pour convaincre Bruxelles (en l’occurrence, Francfort) de la nécessité d’agir ». Il passe ensuite en revue les cinq scénarios quant à l’évolution des rapports entre l’Union et ses Etats membres avancés par la Commission. Il avance à juste titre que celui de « l’Europe à plusieurs vitesses » est celui qui devrait retenir le plus l’attention, ce qui ne règlera rien si les Etats membres qui y souscrivent ne précisent pas de manière claire les actions précises qu’ils envisagent de mener. Une démonstration qui serait pleinement convaincante si l’auteur ne commettait pas l’erreur de considérer que le deal négocié par David Cameron avec l’Union revêtait un... « caractère très anecdotique ». Dans sa « Tribune européenne » habituelle, son ancien collègue Jean-François Drevet se montre bien plus inspiré en attirant l’attention sur le fait que le Brexit pourrait aussi réveiller un certain nombre de conflits que l’Union européenne avait permis d’apaiser, qu’il s’agisse de Chypre, de Gibraltar ou d’Irlande du Nord. (MT)
*** PANAYIOTIS LIARGOVAS, CHRISTOS PAPAGEORGIOU : Le phénomène européen. La consolidation et les efforts pour la réalisation de l’idée. Editions Tziola (91 rue Philipou, GR-54635 Thessalonique. Tél. : (30-231) 0247887 – fax : 0210729 – Courriel : info@tziola.gr – Internet : http://www.tziola.gr ). 2017, 356 p., 30 €. ISBN 978-960-418-678-5.
Dans ce livre, Panayiotis Liargovas, directeur de l'École nationale d'administration et professeur dans plusieurs universités (Patras, Clark, Bologne, Athènes et Thessalie) et le Pr. Christos Papageorgiou (Université de Patras) s’intéressent aux fondements de l'« idée européenne » et aux premières tentatives de la mettre en œuvre. Depuis les ruines de la Seconde Guerre mondiale, ils reviennent ainsi sur la genèse de la Nouvelle Europe (1945-1950), sur la Déclaration Schuman et la création des Communautés européennes successives (1950-1958), sur la crise liée au pseudo compromis de Luxembourg et aux premières années de stagnation (1958-1969), à la Conférence de la Haye et aux crises des années 70 (1969-1979), à la gestation de l'Acte unique européen, du passage du marché unique aux ambitions du traité sur l'Union européenne (1986-1993). Les auteurs analysent ensuite le traité d'Amsterdam (1993-1999), le traité de Nice et les cinquième et sixième élargissements (1999-2007), puis enfin le traité de Lisbonne jusqu'à 2013. Un ouvrage utile pour comprendre d’où vient l’Union européenne et pourquoi elle est où elle en est, le tout étant enrichi par une vaste bibliographie et un index reprenant notamment les principaux dirigeants des origines à aujourd’hui. (AKa)