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Bulletin Quotidien Europe N° 11872
REPÈRES / RepÈres

Il n’y aura plus de ‘vents favorables’ sans souffle citoyen ! (II)

Par son discours sur l’état de l’Union européenne du 13 septembre dernier, le président Juncker s’est positionné tel un berger qui rassemble son troupeau (EUROPE 11861). Il a ainsi poussé jusqu’au bout la logique voulant que, sous le regard bienveillant et complice de la Commission, tous les États membres et tous leurs citoyens acceptent bon gré mal gré d’avancer vers un but commun. En tant que successeur de Hallstein ou de Delors, c’était son devoir.

Le problème, c’est que, depuis l’introduction de la monnaie unique et les soubresauts que celle-ci a subis ces dernières années, l’Europe telle qu’on la construit depuis le début des années 1950 a changé d’époque. Radicalement. Sans doute Jean-Claude Juncker, plus que beaucoup d’autres, en est-il pleinement conscient, mais les devoirs attachés à la présidence de la Commission et le poids des habitudes l’ont conduit à préférer jeter des ponts hypothétiques plutôt que de prendre date avec l’histoire.

Un autre vétéran de la construction européenne, le Belge Etienne Davignon, a volé à son secours en jugeant que « maintenir la cohésion et l’union des Vingt-sept » était primordial, « la création d’un noyau dur, d’une Europe à géométrie variable » ne pouvant être la réponse adéquate. Cet ancien vice-président de la Commission a toutefois jugé prudent de nuancer quelque peu cette affirmation : « Le dynamisme requiert la capacité d’avancer, ce qui suppose qu’une minorité qui ne souhaite pas s’engager ne peut empêcher la majorité d’avancer tout en prévoyant le droit imprescriptible pour les retardataires de rejoindre le peloton » (La libre Belgique, 20 septembre).

Voilà une manière délicieusement diplomatique de prendre l’exact contre-pied de Jean-Claude Juncker : la plupart des pays actuellement hors de la zone euro ne sont pas prêts à y entrer parce que ses défauts – et ce qu’ils coûtent aux pays et citoyens qui en subissent les conséquences – leur sautent aux yeux. Donc, la seule manière réaliste de ‘rassembler le troupeau’ serait non pas d’affirmer que l’herbe est verte là où elle est roussie, mais bien de veiller à ce que les dix-neuf bêtes de l’enclos fassent envie à celles restées ‘en liberté’ au point de les inciter, un jour, à vouloir les rejoindre.

Les idées avancées par le président Juncker pour améliorer le fonctionnement de la zone euro ont précisément cet objectif. Passons sur le nouvel « instrument d’adhésion à l’euro » (qui passe presque pour un gadget) pour approfondir deux suggestions nettement plus consistantes :

- la création d’un poste de ministre européen de l’Économie et des Finances, cette charge devant idéalement être exercée, selon Jean-Claude Juncker, par une personne qui serait à la fois le commissaire européen compétent en ces matières, mais élevé au rang de vice-président de la Commission, et le président de l’Eurogroupe. De prime abord, cette idée paraît parfaitement séduisante car, en sa qualité de membre de la Commission, cette personne aurait à rendre des comptes au Parlement européen. Ce serait une avancée démocratique évidente par rapport à la quasi absence de contrôle démocratique dont a ‘joui’ l’Eurogroupe, même au plus fort de la crise. Toutefois, quels seraient exactement les pouvoirs conférés à ce ministre ? Ce qui conduit à la deuxième idée...

- la transformation du Mécanisme européen de stabilité en Fonds monétaire européen. M. Juncker a précisé dans l’hémicycle de Strasbourg que celui-ci serait « fermement ancré dans notre Union ». Mais encore ? Voilà qui, pour certains esprits suspicieux, relève de la fausse bonne idée, voire même carrément de la pure et simple supercherie. « Accepter un Fonds monétaire européen, ce serait figer l’Europe à l’état d’organisation internationale d’États nationaux souverains », s’emporte ainsi l’économiste – et fédéraliste – français Bernard Barthalay. Il n’est pas le seul à s’inquiéter à ce sujet : flanqués d’Aurore Lalucq (Institut Veblen), l’économiste américain James K. Galbraith et l’ancien ministre grec des Finances Yanis Varoufakis observent ainsi que créer ce Fonds monétaire européen reviendrait à donner carte blanche à l’Eurogroupe, « cette boîte noire antidémocratique au sein de laquelle l’intérêt général et l’esprit de compromis ont laissé place, à l’abri du regard des citoyens, à un diktat économique nommé austérité » (Le Monde, 15 septembre). Et ces économistes hétérodoxes d’enfoncer le clou où tous les démocrates européens ont mal en affirmant que cette victoire du grand argentier allemand Wolfgang Schäuble marquerait « une nouvelle étape vers l’effondrement du projet européen et constituerait un cadeau de plus à l’internationale des nationalismes ».

Ces craintes sont-elles de simples fantasmes idéologiques ? Certains seront tentés de le croire. Il n’en demeure pas moins que le discours sur l’état de l’Union a été ficelé par Jean-Claude Juncker en fonction des États membres et de leurs susceptibilités, son auteur ayant seulement pris le parti d’y avancer quelques idées susceptibles de les faire sortir un tant soit peu de l’immobilisme et du conformisme.

Ces idées sont-elles toutefois susceptibles de parler au cœur des citoyens européens ? Sont-elles adaptées aux demandes et états d’âme de ceux-ci ? À peine, pour ainsi dire pas.

Les citoyens ne se trouvent qu’en filigrane dans ce discours, parce que les gouvernements restent les seuls maîtres des traités, les interlocuteurs uniques et incontournables de la Commission. Or, rien ne dit que ces citoyens accepteront très longtemps encore de rester au balcon avant de descendre dans les rues pour manifester contre l’Europe ou voter plus nombreux que jamais pour tous les partis extrémistes et nationalistes qui se repaissent de l’incomplétude de l’Europe voulue par les États. (À suivre)

 Michel Theys

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