*** FRANCOIS CUSSET : La droitisation du monde. Les Editions Textuel (4 impasse de Conti, F-75006 Paris. Tél. : (33-1) 53004040 – fax : 53004050 –Internet : http://www.editionstextuel.com ). Collection « Conversations pour demain ». 2016, 182 p., 15 €. ISBN 978-2-84597-566-8
Professeur d’études américaines à l’Université de Paris Ouest et chercheur en histoire intellectuelle et politique contemporaine, François Cusset lance, avec ce livre, un fameux pavé dans la mare. Ce sont, en effet, « 50 ans de contre-révolutions » qu’il discerne et s’emploie à étayer dans ces pages, lesquelles sont le fruit de conversations qu’il a eues avec l’anthropologue Régis Meyran. Cette séquence historique allant des années 80 au milieu des années 2000 est celle du basculement du monde dans le giron de la droite néolibérale bientôt acoquinée aux néoconservateurs. Ce sont aussi, à ses yeux, les « années fourbes » qui ont vu les gouvernements – ceux de gauche pas moins que les autres… – fonctionner « comme des cabinets d’optimisation du grand marché, comme autant de services de gestion au quotidien d’un ordre économique qui prend les décisions à leur place ». Il va sans dire que l’Union européenne et ses Etats membres, la France en particulier, ne sortent pas indemnes de ce « J’accuse » qui dessine les contours d’un monde désenchanté et résolument inquiétant.
L’historien des idées structure d’abord son propos autour de trois décennies qui ont, selon lui, rythmé l’irrésistible glissade vers la droitisation maladive du monde. La première est celle qui, dans les années 80, voit un coup de force idéologique, la pensée unique, imposer la vision néolibérale dans les classes dirigeantes et l’opinion. On y croise, bien sûr, Thatcher et Reagan, mais aussi, entre autres, le président Mitterrand et le chancelier Kohl, tant il est vrai que le masque de gauche est utile pour vaincre certaines réticences et que, très vite et de plus en plus, apparaîtra l’évidence d’un « accord sur le fond entre droite et gauche électorales », c’est-à-dire les formations politiques aspirant à gouverner. La deuxième décennie est celle qui est « prise entre deux effondrements », à savoir la chute du mur de Berlin et l’anéantissement des Twin Towers à New York. C’est le temps de « l’euphorie doctrinale » sur le cadavre du communisme (ou, du moins, de ce qui lui en tenait lieu) coïncidant avec celui de « la phase effective de dérégulation capitalistique et de mondialisation financière ». La troisième décennie s’ouvre enfin le 11 septembre 2001, jour où, au nom du patriotisme et de la lutte contre le terrorisme, les mouvements sociaux qui s’élevaient contre « les conquêtes néolibérales » sont réduits au silence, le temps étant venu d’acter un « tournant sécuritaire du capitalisme ». La « surenchère » en ce sens ne s’est plus démentie depuis lors. La même période a par la suite été marquée, dans la foulée de la crise des subprimes, par une « néolibéralisation de l’Etat » puisque, argue François Cusset, le sauvetage des banques avec de l’argent public et sans promesse de comportement plus adéquat à l’avenir n’a été rien d’autre qu’un « chèque en blanc, signé à l’ordre des tout premiers responsables du désastre économique », ce qui est, juge-t-il, « stupéfiant ». D’où la tentation d’admettre que le monde est aujourd’hui bel et bien confronté à deux « fondamentalismes », à savoir celui de la religion musulmane détournée en islamisme et celui de l’économie – ou, du moins, de ceux qui la dénaturent et l’instrumentalisent à leur profit exclusif. En tout cas, relève Régis Meyran dans son avant-propos, « grâce à la complaisance des dirigeants de l’Union européenne », c’est bien ce fondamentalisme qui « cause le surendettement de nombreux Etats et la récession dans presque tous les autres »...
Depuis lors, le mal a encore été dramatiquement aggravé, selon François Cusset, par une alliance conclue entre les néolibéraux et les néoconservateurs, soit « entre les défenseurs d’un marché total et sans entraves et les chantres de valeurs morales, patriotiques et civilisationnelles », ceux, précise-t-il tout de go, « qu’on aurait jadis classés à l’extrême droite ». Tel est le terreau sur lequel, accuse-t-il encore, le « régime néolibéral-sécuritaire » développe actuellement... « un régime normatif et biopolitique, un savoir-être et un système de croyance, en faisant main basse sur toutes les dimensions de l’existence, et plus seulement la force de travail », tout étant pensé pour atomiser les rapports sociaux et rendre impensable l’idée de conflit social. Exagéré ? Certains le penseront, mais que peuvent-ils objecter au penseur lorsqu’il dénonce, par exemple, le comportement des Etats en matière de lutte contre le tabac : « (...) au lieu de s’en prendre au macro-pouvoir de l’industrie du tabac, on criminalise les comportements individuels sous prétexte de prévention », ceux-ci étant présentés comme « responsables de l’augmentation des déficits de la protection sociale et même de la mort de nos voisins par tabagisme passif » ? L’Etat se travestit, en l’occurrence, en Tartuffe intéressé !
Faut-il miser sur un sursaut de la gauche classique ? L’auteur n’y croit pas, lui qui observe au contraire l’obsolescence et le déclassement du mot « gauche ». Pourtant, il ne désespère pas car il croit discerner dans certains phénomènes récents nés dans la société civile la preuve qu’une longue séquence historique « de déclin de la mobilisation sociale est en train de se clore », qu’est sur le point de naître une « réaction collective à ce qui est ressenti comme le quadruple désastre du monde contemporain », à savoir les désastres économique, social, géopolitique et environnemental. Reprenons le combat, en somme. Michel Theys
*** Politique. Revue belge d’analyse et de débat. ASBL Politique (9 rue du Faucon, B-1000 Bruxelles. Tél. : (32-2) 5386996 – Courriel : info@politique.eu.org – Internet : http://politique.eu.org ). Janvier-février 2017, n° 98-99, 164 p., 15 €. Abonnement : 45 € (39,60 € pour PDF, 50,40 € pour les deux versions).
Ce numéro de la revue progressiste de Belgique francophone se présente sous un nouveau format qui offre une mise en page dynamique et un confort de lecture appréciable – même si le caractère plus luxueux de la publication risque peut-être de désorienter certains de ses lecteurs traditionnels. En tout cas, ce numéro double retient d’autant plus l’attention qu’il est tout entier consacré au regard que des Belges portent sur la France alors qu’approche le scrutin présidentiel. Même si, comme l’écrit le rédacteur en chef Henri Goldman, « le génie propre de la France s’est aplati sous le rouleau compresseur de la mondialisation libérale qui fait désormais la loi dans l’Union européenne », les Belges francophones conservent un regard sinon amoureux, en tout cas complice sur la République, tout en cultivant aussi un sens de la critique bon enfant qui n’est pas toujours appréciée outre-Quiévrain. Alors que la France vit à l’heure des doutes et cède parfois à la tentation du repli national, les regards portés dans ces pages s’inscrivent dans cette veine, abordant des sujets tels que la laïcité, les « chimères identitaires », les héritages du colonialisme, la République monarchique, la France comme « modèle d’Etat interventionniste », le monde de l’édition à Paris... Beaucoup de sujets, mais point d’Europe, comme si la France restait envers et contre tout la « Grande nation », alors qu’Edwy Plenel a le bon goût de rappeler dans sa contribution que « cette prétention à la grandeur » est « devenue aujourd’hui son insigne faiblesse ». (MT)
*** NIKOS PAPASPIROU : Les chemins du constitutionnalisme européen. Routes et réunions de la tradition anglaise, française et allemande avant la Grande Guerre. Editions Alexandria (133 rue Solonos, GR-10677 Athènes. Tél. : (30-210) 3806305 – fax : 3838173 – Courriel alexpubl@alexandria-publ.gr – Internet : http://www.alexandria-publ.gr ). 2016, 264 p., 18 €. ISBN 978-960-221-684-2.
La crise d'identité que l'Union européenne traverse ne nous permet pas aujourd'hui d'accepter sans réserve la glorification de la tradition européenne commune de liberté et de démocratie. A partir de ce point de départ, Nicos Papaspirou, maître de conférences de droit public à la Faculté de Droit d'Athènes et Secrétaire spécial de la Chambre (Parlement) au cours de la période 2009-2016, procède à une analyse de nature interdisciplinaire pour saisir les voies de constitutionnalisme européen et leurs points de rencontre au début du 20ème siècle. L'étude se concentre sur trois étapes historiques cruciales pour l'idée de la liberté : la tradition anglo-saxonne antidynastique mettant l'accent sur la primauté des libertés de droit et de la défense, l'accent français sur l'autonomie publique des citoyens et le rôle du souverain dans un État centralisé dont la mise en œuvre découle de la volonté générale, enfin le concept allemand de la liberté disciplinée donnée et garantie par l'Etat. Le livre éclaire ainsi la nature des modèles continentaux de l'État de l'époque, lequel a ensuite gardé des liens avec la tradition républicaine et la tradition continentale monarchique en freinant la dynamique conflictuelle des demandes de liberté. Le caractère du constitutionnalisme européen à l'ère de son développement classique est ainsi mis en évidence, avant que la Grande Guerre n’y mette fin et plonge l’Europe dans la période la plus obscure de l'histoire européenne moderne. De cette façon, l’auteur nous permet non seulement de comprendre la généalogie des formes et des préoccupations théoriques actuelles, en particulier en ce qui concerne l'autorité du droit et du parlementarisme, mais aussi de réfléchir à la naïveté et la fragilité des réalisations véritablement communes. (AKa)