Professeur à l’Université Yale, l’historien Timothy Snyder a observé récemment (Le Monde, 20/21 septembre), peu avant l’élection de Donald Trump, que les Américains n’étaient « pas plus avisés que les Européens, qui ont vu la démocratie succomber au fascisme, au nazisme ou au communisme », se consolant par cette formule : « Notre seul avantage est que nous pouvons apprendre de leur expérience ». Ne se fait-il pas des illusions ? L’Homme est-il réellement capable de tirer les leçons des erreurs et des fautes commises par le passé ? Que le Premier ministre hongrois Viktor Orbán ait salué la victoire du milliardaire comme étant le signe d’un retour à « la vraie démocratie » et aux « discussions honnêtes, loin des contraintes paralysantes du politiquement correct », incite fortement, hélas, à en douter. Plus que jamais donc, la question fondamentale posée par Frans Timmermans, « où avons-nous failli ? », se pose. Elle est d’une acuité dramatique. Comment y répondre dans le cadre de l’Union européenne, bien plus fragile que le sont les États-Unis ?
S’il faut en croire le dernier livre posthume de l’économiste français Bernard Maris (L’avenir du capitalisme, voir Bibliothèque européenne n° 1159 du 15 novembre dernier), Albert Einstein aurait déclaré ou écrit un jour : « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré. » La formule a du sens, comme il y en a à ajouter qu’il est impossible de vouloir valablement construire l’avenir en gardant les yeux fixés en permanence sur le rétroviseur. Non, les défis auxquels l’Union, ses États membres et les citoyens européens sont confrontés sont tels qu’ils imposent, pour pouvoir être relevés, de faire preuve sinon d’audace, en tout cas de l’ouverture d’esprit la plus large. Ils exigent surtout que tombent au plus vite les œillères qui limitent la vision des responsables politiques aux préoccupations et intérêts nationaux. Il est plus que temps de se souvenir que l’intérêt commun bien compris dépasse la somme des intérêts nationaux.
Ôter les œillères signifie, pour un ‘responsable’ politique européen digne de ce nom, admettre que le système institutionnel européen est aujourd’hui gravement perverti. Potentiel candidat du Parti populaire européen au perchoir du Parlement européen, le Français Alain Lamassoure donne l’exemple en dénonçant « une sorte de hold-up des institutions européennes par et pour les gouvernements » (Toute l’Europe.eu, 18 novembre). Qu’un ancien ministre de la République portée sur les fonts baptismaux par le général de Gaulle puisse déclarer que « l’intergouvernemental est en train de cannibaliser les institutions européennes » incite à penser que les jeux ne sont pas faits, que le bon sens résiste encore dans certains esprits. Ces résistants sont minoritaires dans beaucoup de classes politiques nationales, mais ils sont d’autant plus précieux, comme l’est cet avertissement lancé par l’économiste Pierre Defraigne, directeur exécutif du Centre Madariaga – Collège d’Europe et ancien directeur général à la Commission : « L’Europe livrée à un intergouvernementalisme paralysant dominé par Berlin, menacée de ‘Brexit’, divisée sur les réfugiés et impuissante devant une croissance faible, divergente et inégalitaire, sera, à n’en point douter, la première cible du ‘trumpisme’. »
Ôter les œillères doit aussi signifier, pour un ‘responsable’ politique européen désireux de ne pas rester dans l’histoire comme un exemple d’irresponsabilité, regarder enfin les chiffres et les pourcentages avec le cœur plus qu’avec la raison. Des pas sont accomplis dans la bonne direction. Il a été plaisant d’entendre par exemple Pierre Moscovici admettre, la semaine dernière, que la Commission ne pouvait pas continuer à défendre « une austérité étroite » et que la croissance restait trop faible « pour espérer réduire vite le chômage et les inégalités » (EUROPE 11669). C’est mieux, mais ce n’est pas assez car cela revient à admettre que le populisme a encore des beaux jours devant lui, assez peut-être pour miner davantage les fondations de la construction européenne. Ne faudrait-il pas aller plus loin dans l’introspection économique et sociale en se demandant ouvertement s’il est vraiment honnête de faire croire aux citoyens que l’on pourra un jour revenir au plein emploi ? Ne serait-il pas plus judicieux de réfléchir à un changement de paradigme, ainsi qu’y invite par exemple le philosophe et sociologue français Raphaël Liogier lorsqu’il suggère (Le Soir, 15 novembre) d’envisager l’introduction d’un revenu universel ou revenu d’existence afin que la société cesse d’être divisée « entre ceux qui ont un contrat de travail et ceux qui n’en ont pas » ? Folie, rétorqueront beaucoup de réalistes. Peut-être, mais sachant où la sagesse nous a conduit, ne serait-il pas opportun de redonner un peu de place à la folie des utopies ? En tout cas, c’est ce que pense Yanis Varoufakis qui, en économiste respecté, avance même des pistes concrètes pour le financement de ce bouleversement sociétal, lui qui suggère d’instituer un droit universel financé par les « rendements du capital ».
L’allocation universelle est-elle la solution ? Peut-être pas. Mais au moins faut-il accepter d’ouvrir le débat et ne pas rester coiffé des triples œillères de la souveraineté nationale, du statu quo et du « there is no alternative » thatchérien, faute de quoi les populistes, extrémistes et nationalistes continueront à tirer les marrons du feu. Les acteurs politiques seront-ils capables de cette remise en question ? Pas sûr. Mais qu’ils le sachent, des acteurs de la société civile – y inclus des responsables politiques agissant à titre personnel – se mobilisent et ne les laisseront pas se complaire dans l’immobilisme qui vouerait à la tragédie. Demain, il leur faudra choisir leur camp, celui d’Einstein et de Frans Timmermans ou celui d’Orbán et de Trump… Michel Theys