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Bulletin Quotidien Europe N° 11625
REPÈRES / RepÈres

Qui est vraiment « coupé de la réalité » au sein de l’Union ? (I)

Que peut-on raisonnablement attendre du Conseil européen à Vingt-Sept qui se déroule aujourd’hui vendredi à Bratislava ? Flanqués des présidents Juncker et Tusk, les chefs d’État et de gouvernement seront-ils à même de redonner des couleurs au projet européen après le traumatisme causé par le ‘Brexit’ ? Le réalisme incite à ne pas se faire d’illusions. Pour plusieurs raisons. La première, c’est que le traumatisme post-‘Brexit’ n’affecte que les cercles dirigeants de l’Union européenne et de ses États membres, outre qu’il donne aussi quelques sueurs froides dans certains milieux économiques et financiers, et chez tous ceux qui, expatriés outre-Manche dans un sens ou dans l’autre, voient leur avenir sinon compromis, en tout cas devenu incertain. Par contre, la lucidité impose de reconnaître que le choix posé par les Britanniques laisse l’immense majorité des Européens profondément indifférents – un peu comme si, après tout, ce cousin très lointain ne faisait déjà plus tout à fait partie de la famille (ce qui était le cas, du moins au vu du comportement des dirigeants britanniques…). Donc, à Bratislava, les chefs d’État et de gouvernement tenteront avant tout de conjurer leur vague à l’âme suite à un échec politique, le ‘Brexit’, qui est aussi un peu le leur. Pourquoi ? Parce que l’ambiguïté dont ils nimbent le projet de construction européenne et ses finalités depuis bien trop longtemps ne pouvait évidemment conduire qu’à l’apparition de visions incompatibles, des compromis plus ou moins boiteux étant alors la solution pour sauver la face, et non point pour sauver le projet politique à la base de la construction européenne.

Une autre raison incitant à ne pas se faire d’illusions tient dans les réponses qui seront apportées à beaucoup de ceux qui jugent avec une sévérité grandissante la manière dont est bâtie l’Union européenne. Que lui reprochent-ils ? Pour l’essentiel, d’être devenue une machinerie au service des intérêts des plus puissants, d’être désormais l’engrenage d’une mondialisation débridée qui écrase les plus faibles, d’être aussi le théâtre d’une lutte fratricide entre des États membres ayant proscrit le terme « solidarité » de leur vocabulaire. Telle est l’image que les princes qui nous gouvernent donnent, qu’ils le veuillent ou non, de l’Europe qui est la leur. Cette Europe n’est plus celle des citoyens, lesquels désertent allègrement le consensus permissif qui était la marque de leur assentiment au projet européen. Aujourd’hui, ce que les populistes et nationalistes nous disent, c’est qu’ils ne veulent plus d’une Europe qui n’incarne pas la solidarité entre les Européens, qui n’est plus une promesse de prospérité, qui protège mal contre les menaces sécuritaires. Cela, les populistes et nationalistes le disent mal, le disent avec des mots annonciateurs de maux plus graves encore. Eux ont pris note avec espoir du fait que la construction européenne n’était pas une prison. Mais que diront les Vingt-Sept de Bratislava à tous les autres citoyens européens qui ressentent le même malaise, qui désespèrent de l’Europe telle qu’on la leur construit, qui voudraient pouvoir adhérer à un projet suscitant à nouveau l’enthousiasme ?

L’autre jour, au sortir de sa visite à la chancelière Merkel, le Premier ministre belge Charles Michel a ressorti la rengaine sur la nécessité de s’entendre sur « des projets qui changent en bien et concrètement la vie des Européens », en profitant pour égratigner au passage « la technocratie des institutions européennes, (…) un peu coupées de la réalité ». Il a raison s’il sentait que des fonctionnaires de l’ère Barroso s’apprêtaient à revenir sur la suppression totale des frais de roaming, mais il a tort car ce sont certaines capitales – toutes ? – qui s’activent depuis très longtemps pour que leurs opérateurs ne passent pas totalement sous ces fourches caudines européennes. Il a tort également car, à bien y regarder, la Commission est-elle vraiment coupée des réalités lorsqu’elle plante la flèche concurrentielle des aides d’État dans la Pomme que le gouvernement de Dublin fait peser sur la tête des contribuables irlandais ? Lorsque la Commission promet de s’attaquer à la concurrence fiscale et sociale entre des États membres qui ont oublié que la concurrence libre et non faussée ne devait être valable que pour les seules entreprises ?

En réalité, comme l’a observé un chercheur à l’Université libre de Bruxelles, Loïc Nicolas, c’est bel et bien dans les capitales nationales que s’affichent en première ligne « les partisans d’une réponse purement bureaucratique » au désappointement et au désarroi sans cesse grandissants des citoyens. Et ce spécialiste du discours politique d’enfoncer le clou dans sa « Carte blanche » publiée dans le quotidien belge Le Soir (8 septembre) : « les gouvernements de l’Europe unie auraient pu saisir » l’occasion du ‘Brexit’ « pour chercher un nouveau souffle et un autre élan ; pour questionner le projet et le sens de cette Europe-là ; pour sonder les aspirations et les doutes des peuples qui l’habitent. Ils auraient pu trouver dans la crise en question une occasion favorable pour agir et pour avancer autrement ». Encore eût-il fallu que ces gouvernements veuillent réellement faire l’Europe et la placer au service des intérêts bien compris des citoyens, et non point des leurs. Non, n’attendons pas trop des États, seul le discours sur « l’état de l’Union » de Juncker pouvant être porteur d’un peu d’espérance pour ceux qui ne se résignent pas à voir l’Europe se déliter.     Michel Theys

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