*** Futuribles. L'anticipation au service de l'action. Futuribles Sarl (47 rue de Babylone, F-75007 Paris. Tél.: (33-1) 53633770 - fax: 42226554 - Courriel: revue@futuribles.com - Internet: http://www.futuribles.com ). Mars-avril 2016, n° 411, 130 p., 22 €. Abonnement annuel: 115 €. ISBN 978-2-84387-424-6.
Ce numéro de la revue prospective en langue française qui fait autorité est pour l'essentiel consacré à l'état du monde et aux tendances géopolitiques qui s'y dessinent, du moins aux yeux de spécialistes capables de sortir du cadre des réalités tangibles et de se laisser entraîner sur des lignes de fuite et de rupture avec les représentations du monde traditionnelles - entendez celles qui prévalent depuis longtemps en Occident et que celui-ci, l'Europe la première, a fait longtemps prévaloir partout dans le monde. Or, si la chercheuse Laurence Nardon (Institut français des relations internationales), en analysant les positionnements des actuels candidats à la Maison blanche, avance que « 2016 ne sera pas l'année du renouvellement des fondements de la politique étrangère américaine », il est certains regards qui laissent par contre augurer que des changements majeurs pourraient sortir bien vite d'une scène internationale aujourd'hui « dans la tourmente ».
Si l'on suit ainsi le Pr. Badie (Sciences Po), notre monde est désormais l'illustration d'un « système international westphalien dépassé » car façonné par « l'Europe en vase clos » et en fonction du seul jeu des États-nations. Or, cet ancien vecteur de puissance a amené les Occidentaux à commettre l'erreur « d'ignorer totalement l'altérité » et de rater trois rendez-vous majeurs. D'abord, la décolonisation, l'Occident ayant à la fois pensé le temps en fonction de la seule ère chrétienne et « naïvement cru qu'il suffisait d'exporter le modèle d'État occidental » pour répandre ses idées et ses valeurs dans le monde. Ensuite, la mondialisation qui fait que « la principale caractéristique des relations internationales n'est plus la puissance mais bien l'inégalité, et en premier lieu les inégalités socio-économiques ». De la sorte, « les enjeux stratégiques ont régressé au profit des enjeux sociaux », l'actuelle crise des réfugiés émanant de cette pathologie. Le deuxième symptôme de la mondialisation triomphante est, selon l'analyse de Bertrand Badie telle que rapportée par Catherine Saumet, l'interdépendance qui est « le contraire de la souveraineté » dont les Européens avaient fait la pierre angulaire du système westphalien, la Grèce ayant aussi montré que le « maillon faible » pouvait à l'occasion rendre la puissance (allemande, en l'occurrence…) « impuissante ». Enfin, le troisième rendez-vous manqué serait celui de la fin de la bipolarité, le jeu international se déroulant désormais dans « un monde globalisé sans pôles ». Dès lors, remettre de l'ordre et de la sagesse sur la scène internationale implique, pour les Occidentaux (et les Européens les premiers), de tout faire pour, désormais, éviter les humiliations, restaurer le dialogue entre les grands acteurs, penser l'inclusion et développer la solidarité.
Cette réflexion fait le lit des idées que Robert Toulemon développe dans la foulée. Pour cet ancien directeur général à la Commission européenne, l'anarchie universelle qui prévaut aujourd'hui jusqu'au point de menacer carrément l'avenir du genre humain réclame que l'Occident contribue désormais à l'édification d'un « ordre mondial démocratique ». Son raisonnement est que « l'Occident a gagné la guerre froide mais, tel Hannibal, n'a pas su profiter de sa victoire », l'allergie au fédéralisme des États européens ayant notamment empêché l'Union européenne « de répondre à l'aspiration à la démocratie », à l'État de droit et à la liberté qui se manifesterait sur tous les continents. En se dotant d'une politique étrangère et de sécurité digne de ce nom, l'Union pourrait déclencher une « révolution culturelle de la raison » en obtenant notamment, à cette fin, la transformation de l'Alliance atlantique en « alliance plus politique que géographique » au service de l'expansion universelle de l'État de droit et de la démocratie. Évidemment, voilà qui nécessitera une « profonde mutation du comportement » des Occidentaux afin « que l'ordre qu'ils prétendent promouvoir n'apparaisse pas comme le déguisement d'un système oppressif au service des riches et des puissants ». Les Européens sont-ils prêts à s'engager dans cette voie ? L'avenir le dira, et il est raisonnable aujourd'hui d'en douter. En tout cas, comme Jean-François Drevet le relève dans sa traditionnelle « Tribune européenne », il n'est plus à exclure que les États-Unis puissent un jour ou l'autre prendre la décision de se désengager d'une Alliance atlantique de moins en moins efficace et crédible à leurs yeux, notamment en raison de la Turquie d'Erdogan, ce « soldat fidèle de la guerre froide (…) devenu un allié douteux, sinon un adversaire objectif des Occidentaux dans le conflit syrien ».
Voilà bien qui confirme, en tout cas, que le monde bouge, qu'il n'est plus ce qu'il était et que, de gré ou de force, les Européens doivent réfléchir à la place qu'ils voudront occuper demain et après-demain sur la scène internationale. D'autres articles publiés dans ce numéro de Futuribles sont de nature à nourrir utilement leurs réflexions à ce propos, les rivalités éducatives qui s'observent sur la scène internationale et l'élaboration, au sein de l'Union, d'indicateurs de développement qui aillent au-delà du seul produit intérieur brut étant bien entendu de ceux-là.
Michel Theys
*** SOTIRIS DALLIS: Des relations internationales à la politique internationale. Une introduction avec pour guides les penseurs Stanley Hoffmann, Joseph Nye et Mario Telo. Éditions Papazisi (2 rue Nikitara, GR-10678 Athènes. Tél.: (30-210) 3822496 - fax: 3809020 - Courriel: papazisi@otenet.gr - Internet: http://www.papazisi.gr ). 2016, 200 p., 14 €. ISBN 978-960-02-3041-3.
Lorsque Shakespeare, dans « Jules César », a montré comment changer la scène mondiale, il ne faisait évidemment pas référence à l'évolution des relations géopolitiques et des politiques internationales que nous connaissons de nos jours, mais à quelque chose de beaucoup plus fondamental. Ainsi que le note Sotiris Dalis, qui enseigne les relations internationales et les études méditerranéennes à l'Université d'Égée, les analystes abordent désormais les relations internationales comme un ensemble de liens, de relations et de contacts noués par les États dans le cadre de leur politique étrangère. Dominante, cette approche prend en compte les différentes formes et dimensions que peuvent revêtir ces relations (les conflits et/ou coopérations aux niveaux politique, économique, stratégique, social, culturel…). Au niveau universitaire, les relations internationales visent à offrir une étude scientifique des structures et fonctions de tous les acteurs du système international, qu'il s'agisse des États, des organisations internationales, des multinationales, des ONG, etc. De la sorte sont analysés les phénomènes de pouvoir dans le système international, les enseignants ayant également recours à des disciplines comme le droit international, l'histoire, l'économie ou la sociologie. Ces études sont donc, pour l'auteur, les récepteurs sensibles d'un certain nombre d'approches différentes. Pendant longtemps, elles ont aussi été focalisées sur les relations entre États, mais elles ont eu depuis à s'adapter à un monde changeant. Dans ces pages, le Pr. Dalis offre une introduction aux relations internationales et à la politique internationale en s'appuyant sur les travaux des spécialistes en la matière que sont Joseph Nye, Stanley Hoffmann et Mario Telo.
(AKa)
*** EDWARD HALLETT CARR: La crise de vingt ans 1919-1939. Une introduction à l'étude des relations internationales. Éditions de l'Université de Bruxelles (26 av. Paul Héger, B-1000 Bruxelles. Tél.: (32-2) 6503799 - fax: 6503794 - Courriel: editions@admin.ulb.ac.be - Internet: http://www.editions-universite-bruxelles.be ). Collection « UBlire », n° 39. 2015, 346 p., 11,50 €. ISBN 978-2-8004-1592-5.
Est-il bien utile de publier à nouveau, en langue française cette fois, un livre qui en était au stade des épreuves alors qu'éclatait la Seconde Guerre mondiale ? Oui, à l'évidence, car cette « pièce d'époque », comme l'a lui-même qualifié son auteur lors de la sortie de la deuxième édition au sortir du conflit mondial, est depuis devenue un classique de la théorie - alors naissante - des relations internationales. Lorsqu'il le rédige, Edward Hallett Carr vient de quitter le Foreign Office pour occuper la Chaire Woodrow Wilson à l'University College of Wales à Aberystwyth. Ce diplomate historien, rappelle le Pr. Dario Battistella (Sciences Po Bordeaux) dans sa préface à cette édition française, « s'était entiché de l'Union soviétique suite à la crise de 1929 qui, d'après lui, avait démontré la nécessité de réformes dont l'Occident libéral semblait incapable ». Le rapprochement possible entre 1929 et la crise née en 2008 est à lui seul une incitation à se plonger dans cette étude qui voit son auteur critiquer la domination de la puissance libérale britannique alors même que les penseurs de la politique internationale qu'il traite d'utopistes, « les idéalistes de l'entre-deux guerres », se contentent de vouloir la juger intangible alors même qu'elle chancelle. Dans ce livre que le politologue de Bordeaux qualifie « d'inspiration indissociablement réaliste et marxiste », Carr dénonce une « situation dans laquelle une entité est en position d'imposer, grâce au pouvoir tant matériel qu'idéologique qui est le sien, un ordre conforme à son intérêt, que cette domination soit celle des classes dominantes en interne ou des puissances satisfaites à l'international ». Difficile de nier que ce réquisitoire puisse encore entrer en résonance avec le monde qui est le nôtre. En réalité, sa lecture est d'autant plus appropriée que d'autres idées soulevées par l'auteur à l'origine semblent conserver toute leur pertinence, par exemple lorsqu'il avance que le pouvoir est déterminant en politique internationale, s'appuyant sur le pouvoir militaire, bien sûr, mais aussi sur le pouvoir économique - utilisé par les puissances qui (comme l'Union dans certains cas ?) est utilisé, ainsi que le résume le Pr. Battistella, « par ceux qui, leur sécurité assurée, peuvent se permettre de ne pas recourir à la force brute pour atteindre leurs objectifs » - et le pouvoir sur l'opinion, cet « art de convaincre » qui, observe le politologue bordelais « permet aux puissants de reproduire l'ordre existant en faisant passer leur propre politique comme relevant de la moralité ». On le voit, bien des thèmes abordés restent de parfaite actualité. C'est d'autant plus vrai que Carr, convaincu que « peu de choses perdurent dans l'histoire », pressentait que le concept de souveraineté serait inéluctablement « plus brouillé et mal défini » qu'il ne l'était (déjà) dans l'entre-deux guerres, lui qui jugeait: « Il est peu probable que les unités de pouvoir à venir s'embarrassent beaucoup de la souveraineté formelle ». Sur ce point, il ne se trompait que sur l'obstination de certains à s'accrocher à une souveraineté formelle en lambeaux…
(MT)
*** VASSILIOS BALAFAS: Les pipelines de Burgas-Alexandroúpolis dans la politique internationale. Une analyse systémique à plusieurs niveaux de la politique grecque pour la période 2006-2009. Éditions Infognomon (14 rue Filellinon, GR-10557Athènes. Tél.: (30-210) 3316036 - fax: 3250421 - Courriel: info@infognomon.gr - Internet: http://www.infognomon.gr ). 2015, 327 p., 16 €. ISBN 978-960-8362-85-7.
Ces dernières années, le secteur de l'énergie s'est vu de plus en plus analysé sous l'angle de l'environnement géopolitique et des relations internationales, notamment du fait des décisions prises par les États et des conséquences qui en découlent au plan des politiques intérieures et des relations nouées avec des acteurs extérieurs. Dans ce livre, un spécialiste des réseaux étudie de manière approfondie ces dimensions à partir du cas du pipeline Burgas-Alexandroúpolis. L'auteur se concentre sur la période 2006-2009 au cours de laquelle la Grèce s'est particulièrement activée dans le domaine de l'énergie, le gouvernement Karamanlis de l'époque ayant alors cherché à promouvoir les intérêts grecs en ce domaine dans le cadre des relations avec la Russie et dans le contexte du projet South Stream. Pour la première fois, la Grèce revendiquait alors avec force une place d'acteur sur la carte mondiale de l'énergie, cherchant à activer un gazoduc et un oléoduc qui éviteraient le territoire turc. C'est l'histoire de cette grande saga énergétique et des conséquences qu'elle a eues aux plans national, régional et international qui se trouvent méticuleusement analysées dans ce livre.
(AKa)
*** MANOS KARAGIANNIS: La politique étrangère turque dans le Caucase. Les aspects nationaux et internationaux - Défis et perspectives. Éditions Papazisi (voir coordonnées supra). 2015, 250 p., 15 €. ISBN 978-960-02-3060-4.
La dissolution inattendue, en 1991, de la partie turque de l'Union soviétique a ébranlé l'environnement géopolitique de la Turquie qui, pour la première fois en trois siècles, n'a plus eu de frontière commune avec la Russie. Ankara compte désormais comme voisins le Caucase, composé de trois États petits et instables (Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan), et le Caucase du Nord, sous souveraineté russe. La Turquie s'est depuis employée, non sans succès, à contribuer aux équilibres régionaux, mais aussi à rechercher systématiquement des alliances qui puissent lui conférer le statut de puissance régionale et un grand prestige dans le Caucase. Par ce livre, le Pr. Manos Karagiannis, qui enseigne les relations internationales au département des études balkaniques, slaves et orientales de l'Université de Macédoine à Thessalonique, a voulu combler le vide qui prévaut dans la bibliographie grecque et balkanique sur l'histoire des peuples du Caucase et les problèmes de la région. Cependant, son objectif principal est de contribuer à la compréhension de la politique étrangère turque vers le Caucase. L'analyse de la politique régionale turque est effectivement de nature à éclairer les objectifs ultimes de la bureaucratie militaire turque concernant les pays voisins et les principes idéologiques qui dirigent la diplomatie turque. L'auteur analyse aussi en profondeur la concurrence transnationale qui a éclaté depuis le début des années 90 pour le contrôle du pétrole de la mer Caspienne, s'intéressant tout à la fois à la question du pipeline, au statut juridique de la mer Caspienne, aux problèmes environnementaux du Bosphore, à l'attitude de l'Iran, aux politiques développées dans la région par les États-Unis, la Russie, les pays européens et Israël. La politique étrangère que mène Athènes envers les pays du Caucase est aussi soupesée, l'auteur formulant enfin des propositions concrètes pour que cette politique permette de renforcer les liens avec les peuples du Caucase et de contribuer à la stabilité régionale. Une vaste bibliographie ponctue l'ouvrage.
(AKa)
*** Politica Exterior. Editions Estudios de Politica Exterior (49 Nuñez de Balboa, E-28001 Madrid. Tél.: (34-91) 4312628 - fax: 5777252 - Courriel: revista@politicaexterior.com - Internet: http://www.politicaexterior.com ). Janvier/février 2016, n° 169 p., 13 €.
Ce numéro s'intéresse notamment à la problématique du terrorisme dans la foulée des événements du 13 novembre à Paris et à certaines de ses conséquences sur le plan international: la question de la nature de Daesh et de son potentiel de contagion ; le rôle plus géopolitique qu'antiterroriste joué par Moscou en Syrie ; la manière dont se positionne la Turquie d'Erdogan dans la région ainsi que sur la problématique des réfugiés… Différentes études portent également sur la manière dont l'Union européenne évolue, notamment sous l'impulsion de l'Allemagne et à la lumière du bilan qui peut être tiré de trois années de présidence Juncker, le tout étant ponctué par un entretien avec Gideon Rachman, principal éditorialiste du Financial Times en matière de politique internationale, qui dit sa crainte de voir le club européen aller à la rupture. A noter aussi une contribution consacrée à la nécessité de « décarboniser » la planète et une autre à la présentation d'une biographie de Henri Kissinger.
(MT)