Bruxelles, 21/03/2016 (Agence Europe) - L'accord trouvé entre l'UE et la Turquie, vendredi 18 mars (EUROPE 11515), a suscité des réactions plus que mitigées, les ONG se désolant des atteintes au droit d'asile européen alors que certains groupes du PE, à commencer par le PPE et le S&D, y ont vu une étape « positive ».
Une des mises en garde les plus fortes est toutefois venue du commissaire aux Droits de l'Homme du Conseil de l'Europe, Niels Muiznieks, qui a estimé qu'il était, après cet accord, urgent de s'assurer que sa mise en oeuvre balaie tous les doutes possibles sur les préoccupations soulevées quant aux droits de l'Homme. Pour le commissaire, l'UE doit encore fournir des sauvegardes supplémentaires et s'assurer notamment que tous les migrants et non seulement les Syriens bénéficient des mêmes exigences de respect des standards internationaux. Il faudra aussi que la Grèce et la Turquie limitent au maximum la détention de migrants à des cas exceptionnels, car « être migrant n'est pas un crime ».
Pour l'ONG Oxfam, les leaders européens et turcs se sont entendus sur une décision « qui, non seulement ne respecte pas l'esprit des lois internationales et de l'UE », mais peut s'assimiler « à de la négociation d'êtres humains pour des concessions politiques », a-t-elle réagi dans un communiqué. La fermeture proclamée de la route des Balkans occidentaux suivie de ce nouvel accord avec la Turquie est une nouvelle pierre sur ce « chemin d'inhumanité », ajoute Oxfam, qui exhorte les États membres à prendre leur part dans les procédures de réinstallation.
Le « double langage » de cet accord ne « parvient pas à masquer la détermination inébranlable de l'Union européenne à tourner le dos à une crise mondiale des réfugiés et à volontairement ignorer ses obligations internationales», a jugé pour sa part Amnesty International, qui estime que cette décision constitue une atteinte « historique » au droit d'asile dans l'UE. Les garanties apportées quant au respect scrupuleux du droit international sont « incompatibles » avec le retour en Turquie de tous les migrants irréguliers arrivant sur les îles grecques depuis dimanche 20 mars. « La Turquie n'est pas un pays sûr pour les réfugiés et les migrants », assure en outre l'ONG.
Du côté du PE, les doutes sur la légalité de l'accord ne sont en effet pas complètement levés. Pour le S&D par exemple, si cet accord doit être considéré comme « une étape positive » et a pu être amélioré par rapport aux versions précédentes, il continue de soulever des « doutes quant aux implications pratiques, mais aussi à la légalité au regard des conventions internationales des droits de l'Homme », a réagi Gianni Pittella, le 18 mars. Pour les eurodéputés S&D français, de « sérieux doutes subsistent sur de nombreux points: d'abord, sur la légalité, la mise en oeuvre et le coût des retours des réfugiés vers la Turquie ; ensuite sur les réinstallations des Syriens depuis la Turquie: il suffit de voir les difficultés des États membres à tenir leurs engagements en matière de relocalisation des demandeurs depuis la Grèce et l'Italie pour être sceptique… Enfin, les engagements de l'Union européenne vis-à-vis de la Turquie posent problème, qu'il s'agisse du respect des critères pour la libéralisation des visas des ressortissants turcs ou de la traçabilité des fonds européens déjà alloués ».
Les députés S& réaffirment qu'il est « indispensable de déconnecter la question des réfugiés et celle de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Nous réaffirmons avec force que la liberté de la presse, le respect des droits humains, des droits des minorités et de l'État de droit sont des valeurs incontournables pour les États membres et ceux qui aspirent à rejoindre l'Union européenne. ».
Le groupe PPE au PE a, lui, salué un résultat « très positif ». « Nous avons fait tout ce qui était possible ; nous avons dépassé les égoïsmes nationaux et présenté un front uni et très clair à la Turquie », a commenté Manfred Weber, se réjouissant que cet accord aide la Grèce à gérer les flux migratoires.
Le chef de file du groupe ADLE au PE a estimé qu'il « est maintenant du devoir du Parlement, en codécision en matière de migration et de droit d'asile, de déterminer si cet accord respecte entièrement nos obligations internationales. La Turquie doit modifier sa législation et souscrire à l'entièreté de la Convention de Genève », a réagi Guy Verhofstadt. .
L'accord n'est toutefois pas une « solution magique ». « Une des raisons pour laquelle l'Europe ne contrôle pas cette crise des réfugiés réside dans notre échec à mettre en place une approche européenne commune du droit d'asile et de la migration. Ne soyons pas naïfs: les passeurs trouveront de nouvelles routes vers l'Europe. Voilà pourquoi notre priorité absolue doit être la mise en place immédiate d'un Corps européen de garde-côtes et de garde-frontières », a-t-il encore plaidé.
La présidente du groupe GUE/NGL, Gabi Zimmer, a, elle, dénoncé cet accord qui revient à ne pas respecter les lois internationales et à empêcher à « tout prix » les migrants de venir dans l'UE. L'Allemande s'interroge encore sur la confiance qui peut être accordée au président turc Erdogan « qui mène une guerre contre les citoyens kurdes de son propre pays ». (Solenn Paulic)