Paris-Le Bourget, 10/12/2015 (Agence Europe) - Toujours entre crochets, l'ambition finale de l'accord faisait l'objet de toutes les spéculations et inquiétudes, jeudi 10 décembre à la COP21. Sauf peut-être pour l'Arabie saoudite qui, au nom des pays pétroliers, est la seule à s'être opposée en plénière à un prix du carbone. La nuit blanche des négociateurs ne semblait pas avoir été porteuse de beaucoup de progrès.
Principale nouveauté du jour: Tonga et Palau - deux petits États insulaires du Pacifique membres du groupe des États ACP liés à l'UE - ont officiellement déposé leur offre de contribution nationale (INDC).
Un nouveau projet de texte devait être présenté dans la soirée, assorti de propositions sur les trois questions politiques les plus décisives toujours à trancher, à savoir la différenciation, les financements et le niveau d'ambition de l'accord (EUROPE 11449). Toutefois, ce ne sera pas le texte final, mais le N-1, pronostiquaient les experts.
« C'est la journée du quasi-immobilisme. Beaucoup de pays se demandent pourquoi ils bougeraient parce qu'ils ont encore demain pour le faire », a commenté Bas Eickhout (Verts/ALE, néerlandais).
L'Union européenne, qui milite officiellement pour un accord « ambitieux, contraignant, dynamique et équitable », conformément à son mandat de négociation (EUROPE 11391), a exprimé, jeudi, des inquiétudes tout en assurant qu'elle faisait tout pour oeuvrer à des compromis à la hauteur de l'enjeu.
« Le projet de texte n'est pas assez courageux et ambitieux. Il ne reflète pas les négociations ministérielles », a déclaré le commissaire à l'Action pour le climat et l'Énergie, Miguel Arias Cañete. Il a cité trois « motifs de préoccupation »: l'objectif à long terme, la clause de révision des engagements, le mécanisme de transparence et de responsabilité. « Les gouvernements doivent montrer qu'ils sont sérieusement engagés pour la transition sobre en carbone. Nous devons faire preuve de leadership et nous espérons que la nouvelle version du texte remédiera aux lacunes sur ces trois questions. L'UE travaille à une formulation pour trouver des compromis », a-t-il assuré. Et d'insister sur la nécessité d'avoir à bord les deux grands pays émetteurs que sont la Chine et les États-Unis. L'UE veut un système strict et commun de surveillance, de déclaration et de vérification des émissions (MRV) avec des données comparables, « mais les capacités des différents pays étant différentes, nous voulons de la flexibilité et une plus grande flexibilité pour les PMA et les petits États insulaires, qui bénéficieraient d'une période de transition pour renforcer leurs capacités », a-t-il précisé.
Selon le commissaire, seront contraignants: - l'objectif de long terme (horizon 2050 et 2100) ; - le bilan des engagements (l'UE veut un premier bilan en 2018-2019 pour une révision des ambitions en 2021, alors que le texte prévoit toujours 2024 pour le premier bilan) ; - les règles de responsabilité, ainsi que certains éléments du financement. Pour les pertes et dommages, le texte reconnaît que certains territoires sont plus exposés et l'UE est favorable « au développement du mécanisme de Varsovie (qui avait jeté les bases de cette reconnaissance, NDLR) afin de renforcer la prévention, la gestion des risques et l'accès à une assurance de 400 millions de personnes grâce à un financement de 300 millions de dollars ».
« Les négociations sont entrées dans leur phase la plus difficile. Les questions clés doivent être traitées », a déclaré Giovanni La Via (PPE, italien) qui conduit la délégation du Parlement européen. Selon lui « le texte est court mais il faut le doper avec de l'ambition ».
Le PE devra approuver le futur Traité de Paris. Il se bat pour augmenter l'ambition de l'UE pour 2030 par le biais d'objectifs de 40% d'efficacité énergétique, 40% d'énergies renouvelables en plus de l'objectif d'atténuation d'au moins 40%. M. La Via a assuré que le Parlement restait mobilisé pour que le transport maritime international et l'aviation civile internationale soient inclus dans le texte de l'accord, ce qui n'est toujours pas le cas. Favorable, comme l'UE, à la mention de 1,5 degré dans le texte comme objectif maximal de hausse de la température mondiale moyenne, M. La Via a toutefois estimé, comme de très nombreuses ONG, qu'il fallait se donner les moyens d'action pour atteindre cet objectif. Et d'ajouter: « Faute de quoi, mieux vaut 2 degrés et agir pour respecter ce plafond ».
« Tenir l'objectif d'1,5 degré suppose la transformation des modèles économiques et des modes de consommation, que les entreprises soient engagées et qu'elles intègrent dans leurs choix stratégiques les choix sociétaux et environnementaux. Certaines entreprises ont demandé un prix du carbone. Elles pourraient s'abriter derrière l'absence de prix du carbone pour ne rien faire. D'où la nécessité de coalitions, de partenariats public/privé pour établir les règles du jeu mondiales », a fait observer Cécile Renoir, scientifique française auteur du livre 'l'entreprise au défi du climat'.
Elina Bardram, chef de la délégation de l'UE, est convaincue qu'il existe des alternatives pour un accord très robuste et ambitieux . « Il convient maintenant de combiner ces options dans le paquet ambitieux que les chefs d'État ont demandé. Les 186 INDC sont la preuve d'une détermination politique sans précédent pour un changement de paradigme en faveur d'une économie sobre en carbone. L'UE a travaillé d'arrache-pied pour combler certains fossés. Mais il reste beaucoup de travail encore », a-t-elle déclaré. En réponse aux ONG et à la société civile déçues par le peu de place faite aux droits de l'homme et aux questions d'égalité hommes/femmes dans le projet sur la table, elle a assuré que l'UE se battait pour que soient rendues « opérationnelles dans le texte » ces questions uniquement mentionnées dans le préambule de l'accord.
José Ramos-Horta, ancien Premier ministre de Timor Leste et chef de délégation à la COP 21, est issu d'« un petit pays exportateur de pétrole et de gaz » qui contribue à « zéro émissions de gaz à effet de serre ». Il a déclaré: « Nous sommes complètement innocents ! 100% de nos exportations vont vers le Japon. La plupart de nos dollars sont investis dans des bonds du trésor américain ». Et de rappeler la responsabilité historique des pays développés dans le réchauffement mondial, avec une pointe d'humour. « L'UE, les États-Unis et le Japon ont utilisé du charbon les 100 dernières années. On ne peut pas les blâmer car l'industrialisation bénéficie à tous: nous vivons plus longtemps ! », a-t-il déclaré en insistant néanmoins pour que les pays riches « prennent de réels engagement financiers envers les États fragiles ». Il a dit sa « grande reconnaissance » à l'UE pour son aide au développement, en particulier au Royaume-Uni, « seul pays du G7 ayant porté son aide publique au développement à 0,7% du RNB ». Le représentant chinois, Gao Feng, a souligné que la Chine avait lancé un Fonds de coopération Sud/Sud pour le changement climatique doté de 200 milliards de dollars US.
Une coalition des 'ambitieux'. Dès mercredi soir avant la session plénière, l'Union européenne et des représentants de la centaine de pays membres de la 'Coalition pour une ambition forte' étaient montés au créneau pour souligner, devant la presse, que le projet de texte sur la table manquait cruellement d'ambition et qu'ils bloqueraient toute tentative de faire accoucher la COP21 d'une souris (EUROPE 11449). Un accord ambitieux, c'est, selon eux, un paquet unique assorti d'un mécanisme de révision de l'ambition, la reconnaissance de l'objectif proposé d'une hausse des températures de 1,5 degré, l'importance d'un avenir à faible intensité de carbone, un paquet financier fort, y compris les 100 milliards de dollars promis pour 2020.
« Le texte n'est pas assez ambitieux. Nous allons travailler dur pour l'améliorer. L'UE a une coalition forte au plus haut niveau. L'alliance de l'UE et 79 pays ACP. Nous sommes extrêmement heureux que les États-Unis soient avec nous. Nous comptons plus de cent pays, grands ou petits, riches ou pauvres. Nous n'accepterons pas un accord qui ne soit pas adapté à son objectif », avait prévenu M. Cañete. Barbara Hendricks, ministre fédérale allemande de l'Environnement, avait insisté sur un objectif à long terme ambitieux et une référence forte au seuil d'1,5 degré.
Le ministre des Affaires étrangères des Iles Marshall, Tony de Brum, membre de la coalition, avait rappelé que, pour les pays les moins avancés (PMA), l'important était que « les efforts d'atténuation soient suffisants, pour garantir que nous puissions vivre sans risques majeurs, et pour réduire nos efforts d'adaptation ». Le ministre gambien avait martelé: « Il n'y aura pas d'autre 'Paris'. Il faut un accord qui préserve les moyens de subsistance des millions de personnes, tout comme les territoires et l'humanité ».
Greenpeace International doute que ce sera le cas. « Les États-Unis et l'UE essaient d'éviter toute discussion sur les compensations, alors que des millions de gens perdent déjà leurs moyens de subsistance », a dénoncé l'ONG environnementale.
La communication climatique n'est pas la garantie d'un accord ambitieux
Manquent à l'appel de cette coalition la Chine, le Brésil, l'Inde et l'Afrique du Sud qui préside le groupe du G77. Alf Willis, le représentant sud-africain, a fait valoir que cette coalition n'avait donné aucune indication sur ses objectifs et qu'il n'avait pas entendu cette coalition intervenir en plénière en faveur d'un compromis. À EUROPE qui lui demandait s'il plaisantait, M. Willis a répondu: « Ce n'est pas une blague. Il n'y a personne à qui s'adresser. Quels sont leurs objectifs ? Pour quoi se battent-ils ? Personne ne le sait. Ils se contentent de faire des déclarations à la presse ». (Aminata Niang)