Bruxelles, 20/06/2014 (Agence Europe) - « L'UE et ses pays membres continuent de nous considérer comme des pays 'périphériques' incapables de réaliser la construction de leur région pour devenir des partenaires 'intéressants', crédibles et capables de s'engager avec eux sur le moyen et long termes, notamment sur le secteur de l'énergie qui les préoccupe le plus ». Ce jugement émane d'un ancien Premier ministre tunisien et ancien ambassadeur à Bruxelles, Rachid Sfar.
Cette personnalité éminente dans le paysage politique et économique tunisien et maghrébin jette une pierre supplémentaire dans le jardin des relations euro-tunisiennes marquées par une réserve flagrante et désormais ouvertement exprimée chez les Tunisiens sur l'orientation prise par cette relation qui remonte au Traité de Rome.
Le même débat critique a lieu aussi au Maroc. Il marque sans doute déjà le devoir pour la prochaine Commission européenne de réviser l'approche sous peine de voir le fossé se creuser. Ceci, d'autant plus que l'ensemble du dossier euro-méditerranéen semble être en panne. L'UpM (Union pour la Méditerranée) « n'est plus qu'une structure de 'labellisation' de projets empruntés à d'autres et voit ses propres projets remisés dans les terroirs faute de financement », explique un haut fonctionnaire d'un pays de la rive sud qui contribue directement à ses travaux.
Pour l'ancien Premier ministre Sfar, l'explication réside dans l'inadéquation de l'approche actuelle. Les références ont changé, dit-il: « le secteur de l'énergie est devenu déterminant pour l'UE. D'autres, notamment des think tanks européens, ont déjà fait valoir l'exemple de la CECA qui, sur base de l'exploitation de ressources communes (le charbon et l'acier), a favorisé l'intégration européenne. L'énergie et l'agriculture plaideraient aujourd'hui pour une communauté similaire euro-méditerranéenne.
La relation entre les deux rives serait pour les uns comme pour les autres incontournable: « La Tunisie, comme tout autre pays, doit tenir compte de sa géographie et de son histoire. La proximité avec l'Europe, la présence dans cette zone d'une forte 'colonie' tunisienne, l'importance de nos échanges commerciaux et de nos relations économiques nous imposent de 'coopérer' avec l'UE » comme avec ses États membres, explique M. Sfar. Mais il regrette que l'UE « continue à ne pas considérer qu'un véritable co-développement avec les pays du sud de la Méditerranée constitue une des solutions à ses problèmes ».
L'avenir serait cependant dans une relation euro-maghrébine, même si, « en attendant la construction d'un hypothétique Maghreb économique sérieux, nous sommes dans l'obligation de négocier notre coopération 'en solo' ». Mais cela devra se faire, dit l'ancien Premier ministre, « avec intelligence et fermeté, en ne cessant de rappeler à nos soi-disant partenaires les promesses non tenues...et notamment celle, affirmée clairement par Romano Prodi dans sa célèbre déclaration 'tout sauf les institutions', que le contenu de cette coopération se rapproche le plus possible de celle mise en oeuvre avec les pays de l'Est ».
« En dehors de toute rhétorique creuse, seul un réel rapprochement avec les programmes déjà réalisés avec des pays comme la Pologne est à même de remédier aux déséquilibres multiples et connus de la coopération actuelle avec les pays du Maghreb ». Mais, dit-il, cette coopération avec l'UE « ne doit en aucun cas se faire au détriment d'une sérieuse coopération avec les autres zones » du monde. « Il est important pour nous de regarder constamment le monde dans sa globalité et ses contradictions et de tirer profit d'une coopération multiforme avec les pays du Maghreb et l'Afrique, bien entendu, mais aussi avec le Japon, les USA, la Chine, les pays du Golfe… ». Mais, reconnait-il, « tout cela n'est possible et réalisable qu'une fois résolus nos problèmes intérieurs ainsi que ceux notamment de nos proches voisins, la Libye et l'Algérie. Le développement du terrorisme dans notre région complique encore la situation ». (FB)