Une vue européenne globale indispensable. Il est évidemment positif que nos lecteurs aient eu la possibilité de connaître, par la voie la plus directe (l'ambassadeur ukrainien à Bruxelles, voir EUROPE 11057), la position de l'Ukraine dans les circonstances actuelles: ce qu'elle attend de l'UE, comment elle juge l'attitude de la Russie. L'Europe doit en tenir compte ; mais, en même temps, Bruxelles ne peut pas oublier ses positions résultant de la réunion entre ses ministres des affaires étrangères qui s'était déroulée à Athènes les 4 et 5 avril (voir EUROPE 11055, et pages suivantes pour la réunion d'hier à Luxembourg).
Il est logique que M. Yelisieiev ait exprimé sa défiance et ses vives préoccupations à l'égard de l'attitude de Moscou. La vision de l'UE a logiquement un caractère plus général. Les évaluations et orientations des ministres des affaires étrangères peuvent être ainsi résumées: - réduire les tensions avec la Russie, afin de créer un climat permettant des solutions politiques applicables et consensuelles aux problèmes ouverts ; - poursuivre les discussions avec Moscou sur les divergences qui subsistent ; - maintenir l'éventualité de sanctions supplémentaires, si elles paraissent opportunes. Sans oublier les domaines où l'UE et la Russie, ainsi que les Etats-Unis, sont également engagées, notamment la guerre en Syrie, les discussions avec l'Iran et la fin progressive des engagements en Afghanistan.
Il est vrai que les attitudes des pays européens à l'égard de Moscou ne sont pas toujours entièrement uniformes ; des perplexités et des réserves subsistent sur l'un ou l'autre aspect. Mais l'orientation peut se résumer en une phrase: remplacer, avec la Russie, la confrontation par la collaboration. Ce n'était pas, au début, la position uniforme de l'UE ; l'opportunité d'apaiser les divergences avec Moscou n'était pas reconnue par tous, et les Etats-Unis faisaient parfois semblant d'oublier leur coopération avec la Russie dans un nombre considérable de domaines. Il y a quelques jours, Washington a annoncé l'application de la nouvelle phase du Traité START sur le désarmement nucléaire progressif et réciproque.
Raisons et perspectives de compromis possibles. Revenons à la coopération bilatérale UE/Russie. La décision de Moscou d'insérer la Crimée dans le territoire national n'est pas formellement reconnue, mais elle est considérée comme acquise, à condition qu'elle ne soit pas étendue à d'autres lieux. La question de l'Ukraine est bien plus complexe. L'aspect énergie est à lui seul un casse-tête. En résumé: le gaz qui alimente ce pays vient de Russie ; les autorités de Moscou affirment avoir subventionné Kev à hauteur de 35 ou 40 milliards de dollars ; elles en réclament le paiement et menacent de bloquer le flux ; l'UE se propose d'approvisionner l'Ukraine en gaz ou en pétrole au lieu d'en recevoir, ce qui n'est pas possible longtemps (les pays européens qui utilisent le gaz en question sont dix-huit…). L'Allemagne reçoit gaz et pétrole russes par une autre voie, mais son industrie a d'autres raisons de coopérer avec la Russie, car, pour ses colosses industriels le marché russe est loin d'être négligeable. Le PDG de Siemens, Joe Kaeser, a même rencontré personnellement Vladimir Poutine à Moscou ; l'intérêt de leur colloque était réciproque, car des turbulences passagères ne doivent pas nuire à des projets de long terme. Et un autre grand industriel allemand a observé: le commerce avec la Russie assure 350.000 emplois en Allemagne.
Ce n'est pas de la démagogie, car l'UE est responsable de ses dépenses face aux citoyens, qui les financent. L'UE a approuvé formellement son aide à l'Ukraine: un milliard de dollars qui s'ajoute aux 610 millions déjà prévus. On attend la décision analogue du FMI (assistance macro-financière), qui met au point les conditions que l'Ukraine devra accepter. Du côté de Moscou la situation est différente: les milliardaires russes qui ont obtenu la résidence à Londres sont très actifs dans plusieurs domaines, football inclus. On espère qu'à Moscou on ne les a pas oubliés et qu'ils y payent les impôts.
Et les Américains ? Les problèmes cités sont essentiellement européens. Les Américains jouent un rôle essentiel, mais l'Europe doit jouer le sien en tenant compte de sa réalité. L'idée qu'elle puisse remplacer le gaz et le pétrole russes par le gaz de schiste américain est, pour le moment, une vision de l'esprit ; des années seraient nécessaires pour commencer un approvisionnement qui jamais ne se développerait à grande échelle. Si l'Europe devait diversifier ses sources énergétiques, elle pourrait regarder plutôt vers le Sahara et l'énergie solaire (malgré quelques perplexités récentes). UE et USA continueront à coopérer étroitement dans plusieurs domaines, mais pas pour l'énergie. Conclusion: pour sa coopération avec la Russie, l'Europe doit se débrouiller en grande partie de façon autonome, en tenant compte de ses besoins et de ses intérêts. (FR)