*** EDWIN LE HERON: A quoi sert la Banque centrale européenne ? La Documentation française (Direction de l'information légale et administrative, 29 quai Voltaire, F-75344 Paris cedex 07. Tél.: (33-1) 40157010 - Internet: http://www.ladocumentationfrancaise.fr ). Collection « Réflexe Europe / Débats ». 2013, 232 p., 9 €. ISBN 978-2-11-008893-2.
Tout comme l'orfèvrerie, la vulgarisation peut parfois s'apparenter à de l'art. Tel est le cas avec cet ouvrage qui voit un économiste expliquer en termes simples, de manière exhaustive, fiable et intelligible de la première à la dernière ligne, d'où vient la Banque centrale européenne - et la monnaie, l'euro, dont elle est l'unique gestionnaire -, les fondements doctrinaux qui encadrent son action, ses modes de fonctionnement, son indépendance, ses missions et, surtout, sa posture en temps de crise, soit… l'éternité qui va de 2008 à nos jours (pour l'instant…). C'est peu de dire aussi qu'Edwin Le Héron fait honneur à une collection qui a pour objectifs de remettre en perspective les controverses émaillant l'histoire de la construction européenne et de permettre aux lecteurs de mieux cerner les enjeux et les défis actuels de l'Union européenne: ce scientifique n'a pas sa langue en poche et n'hésite jamais à appeler un chat un chat, au risque de déplaire à certains. Enfin, de très nombreux encadrés explicatifs (sur l'ordolibéralisme, les six fonctions de la monnaie, l'Eurogroupe, les courants keynésiens, la pertinence des critères de convergence, les raisons de lutter contre de l'inflation…) achèvent de faire de cet opuscule un précieux guide pour saisir toutes les facettes de la monnaie unique, de ses servants et des dangers qui la/les guettent.
Plutôt que d'appréhender la Banque centrale européenne sous un angle technique, l'auteur cherche à la mettre en lumière en dévoilant les enjeux fondamentaux qu'elle recouvre. Dans une première partie relative à la genèse de l'institution de Francfort, il commence par expliquer que celle-ci incarne la synthèse d'histoires monétaires bien différentes et qu'elle est même l'expression d'un « compromis historique » entre des visions politiques très différentes - « et toujours vivaces » - du projet européen. Il montre aussi combien sa forte indépendance statutaire et la guerre qu'elle est prioritairement chargée de mener contre l'inflation découlent du contexte idéologique particulier qui prévalait lors de sa gestation, à savoir un temps de remise en cause sévère de l'interventionnisme de l'État et, plus généralement, de renouveau des thèses économiques libérales. Dans la deuxième partie, Edwin Le Héron s'intéresse au fonctionnement de la Banque centrale européenne, ce maître de conférences à Sciences Po Bordeaux passant tour à tour en revue sa place dans l'organisation monétaire européenne, son régime de politique monétaire et ses différents instruments de politique monétaire, ce qui lui permet de tirer un premier bilan de son action économique.
La partie la plus stimulante du livre est sans conteste la troisième en ce qu'elle prend la forme d'une réflexion prospective sur la Banque centrale européenne et, plus largement, sur l'avenir de la zone euro et de la monnaie unique. Dans un premier temps, l'auteur - qui est aussi membre du Groupe de recherche en économie théorique et appliquée de l'Université Montesquieu Bordeaux IV - analyse les politiques non conventionnelles que l'institution de Francfort s'est résolue à mener « de façon très pragmatique » pour (tenter de) juguler la crise de la zone euro, ainsi que les décisions prises par les autorités européennes afin d'assurer la survie de l'Union économique et monétaire. Autant d'avancées qui, au final, se sont révélé insuffisantes en raison de la déficience des « fondements doctrinaux » de l'aventure monétaire, ce en dépit du fait que la Banque centrale européenne a pu montrer, de son côté, qu'elle n'était pas un « simple clone de la Bundesbank ». Le problème, c'est que les dirigeants politiques européens, sous la pression de l'Allemagne de Merkel, ont opté, notamment avec l'adoption du Pacte budgétaire, pour un fédéralisme qui « demeure empreint d'ordolibéralisme », à savoir qui « ne propose que le respect de règles contrôlées par des autorités indépendantes et l'affirmation d'objectifs prioritaires libéraux (stabilité des prix, équilibre budgétaire) ». Or, l'auteur assure qu'une Union monétaire n'est pas viable « sans vision fédérale », sans « un fédéralisme économique et solidaire »: « Sans solidarité forte entre » les États membres de la zone euro, « sans intégration fiscale, sans véritable budget commun, sans projet social partagé, sans stratégie industrielle, une union monétaire est condamnée », prophétise-t-il. La balle est donc dans le camp des décideurs qui, pour trouver le courage politique qui leur manque depuis trop longtemps, doivent prendre pleinement conscience des dangers du troisième scénario répertorié par l'auteur: celui de la résistible « tentation du souverainisme monétaire » qui serait carrément suicidaire !
Michel Theys
*** ARNAUD LEPARMENTIER: Ces Français fossoyeurs de l'euro. Plon (76 rue Bonaparte, F-75284 Paris cedex 06. Tél.: (33-1) 44413500 - fax: 44413053 - Internet: http://www.plon.fr ). Collection « Tribune libre ». 2013, 242 p., 18,50 €. ISBN 978-2-259-22008-8.
N'importe quel Français vous le dira. Si l'Europe est en panne, c'est la faute des autres: les Anglais, les Allemands, les Néerlandais, les Polonais ou les Hongrois. Arnaud Leparmentier commet le crime de lèse-majesté d'écrire que si l'Europe connait ses crises, c'est que les Français n'ont jamais voulu d'une Europe qui ne serait pas la copie conforme d'une France à l'échelle européenne. Editorialiste au « Monde », longtemps correspondant à Bruxelles, Arnaud Leparmentier réécrit à sa façon les occasions perdues. Elles ont été nombreuses et toutes les tentatives d'une Europe plus resserrée, plus fédérale, politique en fait, se sont heurtées à l'intouchable souveraineté française. Dans ce livre sur « les Français fossoyeurs de l'euro », le journaliste n'épargne personne. Balladur était indifférent, Jospin ne voulait de l'Europe que si elle était socialiste, Chirac, roublard et dédaigneux, surfait sur ses 80% d'électeurs, Giscard, helléniste déclaré, obtint de qualifier la Grèce contre l'avis de tous les experts, etc. Les scènes sont savoureuses. Ni Sarkozy ni Merkel ne sont épargnés, eux qui sont qualifiés de « médiocres européens ». Hollande, quant à lui, échappe un peu aux critiques, simplement parce qu'il est apparu sur la scène européenne trop tard pour figurer dans le livre… On reprochera à Arnaud Leparmentier sa partialité. Il a au moins l'excuse de connaitre ses dossiers. Présent à la quasi-totalité des Conseils européens de ces dernières années, il a côtoyé et recueilli les confidences de tous. Plus qu'une analyse politique, son livre est une narration. Naturellement, les institutions européennes, Commission et Parlement, n'y ont pas beaucoup de place. Pour le journaliste… français, c'est au « Justus Lipsius » que se fait ou se défait l'Europe, entre colères, crises de larme et petits arrangements.
(RV)
*** Le Revue générale. Revue générale asbl (41 ch. de Louvain, B-1320 Hamme-Mille. Tél.: (32-10) 866629 - fax: 866691 - Courriel: la.revue.generale@live.be - Internet: http://www.revuegenerale.be ). Novembre / décembre 2012, n° 11/12, 125 p., 16 €. Abonnement annuel: 99 € (Belgique), 109 € (Union européenne), 119 € (hors Union européenne).
L'Union européenne figure en bonne place dans ce numéro d'une revue belge fondée en… 1865. Ainsi, le Pr. Christian Franck y analyse les liens noués depuis toujours par certains entre l'euro et l'union politique. Il rappelle ainsi que le chancelier Helmut Kohl n'a consenti à la monnaie unique que pour autant qu'une avancée politique ne vienne rendre « acceptable et légitime » l'abandon de la souveraineté monétaire. Toutefois, il s'est agi essentiellement d'une « liaison extrinsèque » car, explique-t-il, elle ne s'est pas appliquée aux dispositions mêmes de l'Union économique et monétaire. Après avoir rappelé combien l'union politique est, dans l'Union, une « notion vague et polysémique » qui divise les vingt-sept capitales, le professeur émérite de l'Université catholique de Louvain constate que les différentes avancées de la gouvernance de la zone euro imposées par la crise conduisent aujourd'hui Angela Merkel à vouloir à son tour que soit resserré ce lien, afin que soit apporté un « complément de légitimité » à la nouvelle architecture de l'Union économique, ce qui devrait se traduire par un renforcement de la composante parlementaire. Enseignant aujourd'hui à la Diplomatische Akademie Wien et au Collège d'Europe, il estime que la résurgence du débat sur l'union politique conduira sans doute à un « pilotage politique » plus qu'à l'avènement d'une Europe fédérale sur le modèle allemand, tant il est vrai que les États membres n'accepteront pas d'être ravalés au rang de simples Länder. Dans le même esprit, ce politologue de l'école réaliste avance que, « s'il fallait emprunter à un système fédéral existant, c'est de la Confédération helvétique que devrait venir l'inspiration », tant il est vrai que le Conseil fédéral y est élu par une assemblée mixte rassemblant les députés du Conseil national, expression de la nation helvétique, et du Conseil des États, qui représente les cantons. Voilà qui, à ses yeux, serait plus acceptable pour les membres du Conseil européen, surtout si le président élu de la Commission est aussi appelé à présider leur propre enceinte. A noter aussi les pages très pédagogiques que Renaud Denuit consacre aux différents aspects de la crise qui n'en finit plus de frapper la zone euro, cet ancien fonctionnaire de la Commission concluant sur ce sentiment difficilement contestable: « face à la montée simultanée de la précarité, de la morosité politique et économique ainsi que de l'idéologie nationaliste, les intellectuels éclairés sentent bien qu'une certaine forme d'urgence se fait sentir et que le type d'Europe que connaîtront nos enfants et petits-enfants va se jouer à très court terme, sans doute dans les deux années qui viennent »…
(MT)
*** Politique. Revue de débats. ASBL Politique (9 rue du Faucon, B-1000 Bruxelles. Tél.: (32-2) 5386996 - Courriel: secretariat@politique.eu.org - Internet: http://politique.eu.org ). Mars/avril 2013, n° 79, 84 p.. Abonnement: 40 €.
Outrer un Dossier très complet consacré aux « Impasses de la démocratie » (en Belgique, mais pas seulement), deux articles de ce numéro d'une revue bien connue dans les milieux intellectuels et progressistes de Belgique devraient tout particulièrement retenir l'attention des lecteurs de la Bibliothèque européenne. Le premier voit le chercheur Bruno Bauraind, coordinateur du réseau Econosphères, revendiquer un débat réel sur la distribution des richesses en Belgique et en Europe, seule « une réponse massive et coordonnée de la part de l'ensemble des organisations de la société civile en Europe » étant de nature à endiguer le « modèle allemand » et le tout à l'austérité. Pour sa part, le Pr. Laurent de Briey (département des sciences sociales et politiques de la Faculté de sciences économiques, sociales, de gestion des facultés universitaires Notre-Dame de la Paix de Namur) procède à une critique intellectuellement stimulante des... critiques émises par les économistes atterrés qui, s'ils « ne se résignent pas à la domination de l'orthodoxie néolibérale », lui paraissent aussi « souffrir d'une nostalgie des Trente glorieuses ». Ils se feraient ainsi les chantres de l'économie régulée de l'époque, ce qui veut dire de la croissance qui était le moteur de cet âge d'or. D'où ce commentaire, perfide mais percutant en cette époque où les ressources naturelles ne sont plus ce qu'elles étaient: la croissance est peut-être une solution du passé et dépassée, d'autant plus que « la démonstration reste à faire que le soutien à la croissance comme réponse à l'endettement public est réellement compatible avec un modèle de développement plus qualitatif pour lequel, par définition, la croissance quantitative n'est plus la priorité absolue ». Dans le même esprit, il s'inquiète de l'assimilation de toute volonté de réforme de l'État-providence à une régression sociale, y voyant une forme de « conservatisme social » incapable de prendre en compte le défi démographique auquel le vieillissement de la population confronte l'Europe.
(MT)
*** Louvain. Université catholique de Louvain (Halles universitaires, 1 place de l'Université, B-1348 Louvain-la-Neuve. Tél.: (32-10) 479175 - Courriel: reginald.evrard@uclouvain.be - Internet: http://www.uclouvain.be/revue-louvain ). Janvier 2013, n° 192, 35 p., 5 €. Abonnement: 25 € (Belgique), 30 € (Union européenne), 35 € (reste du monde).
Signe des temps, le premier numéro de l'année de cette revue bimestrielle de l'Université catholique de Louvain comporte un dossier annoncé en couverture sous le titre « Economistes, l'heure des comptes a sonné ». L'un d'eux, le Français Robert Boyer qui est l'un des pères de la théorie de la régulation, y constate notamment avec regret que, dans l'Union, « les négociations intergouvernementales ont pris le pas sur une approche communautaire des sorties de crise », le gouvernement le plus puissant, celui de Berlin, portant dès lors la responsabilité de décider du futur de la zone euro. Ce spécialiste des crises du capitalisme juge aussi « dramatique que les États défendent bec et ongles leur intérêt national, au détriment d'une coopération qui permettrait ex-post de faire émerger un renouveau de la croissance européenne et de susciter enfin l'adhésion des citoyens à l'idéal européen ». Heureusement, observe-t-il, les financiers internationaux sont plus forts que Berlin, eux qui feront parler l'arme du « refinancement des dettes publiques… faute de mouvement vers un fédéralisme bancaire et fiscal ». Une voix discordante qui donne plutôt tort à Jean Sloover lorsqu'il prédit que, alors que « nous sommes dans la queue du typhon néolibéral », le changement ne viendra sans doute pas des économistes…
(MT)
*** MICHAELA KRIEGELSTEIN: Finanzkrisen und Glaubwürdigkeit des Haftungsausschlusses im EU-Vertrag. Peter Lang (1 Moosstrasse, Postfach 350, CH-2542 Pieterlen. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection « Europäische Hoschschulschriften / Publications Universitaires Européennes / European University Studies », n° 3411. 2012, 357 p., 62,80 €. ISBN 978-3-631-63011-2.
Dans cet ouvrage, Michaela Kriegelstein se penche sur la crédibilité de la clause de non responsabilité en cas de crise financière. Elle commence par présenter les réglementations en vigueur et leur fondement avant d'évoquer la prévention des déséquilibres dans les traités et de s'attarder sur le cadre d'action juridique dont dispose l'Union européenne. La partie suivante est largement consacrée à l'Union économique et monétaire et notamment aux coûts liés à une sortie éventuelle de la zone euro. L'auteur se concentre ensuite sur les crises financières et les facteurs qui peuvent contribuer à leur propagation, aussi bien dans le monde qu'en Europe. Dans la suite de son étude, Michaela Kriegelstein aborde la crédibilité de la clause de non responsabilité en matière de dette publique au sein de l'UEM. Elle présente entre autres les avantages de l'utilisation de l'euro en tant que monnaie internationale, ainsi que l'assistance financière qui est possible via le Fonds monétaire international. Elle termine son exposé en s'intéressant à la prévention des crises et, enfin, en passant en revue les particularités institutionnelles du Système européen de banques centrales. (SH)