*** ALAIN SUPIOT: The Spirit of Philadelphia. Social Justice vs the Total Market. Verso Books (Londres. Internet: http://www.versobooks.com ). 2012, 150 p., 16,99 £, 24,95 $. ISBN 978-1-84467-754-2.
Le chapitre « histoire » de la ville de Philadelphie qui figure sur Wikipédia ne retient pas la Déclaration de Philadelphie qui a été le coup d'envoi à la réorganisation de l'Organisation mondiale du travail, ce qui a constitué un événement majeur. Adoptée à l'unanimité en 1944 par les délégués de gouvernements, des employeurs et des salariés, elle s'adresse à tous les êtres humains en liant droits de l'homme et politique sociale, sans compter que la nécessité d'une planification économique internationale y est aussi affirmée.
Passé de l'Université de Nantes au Collège de France, le juriste Alain Supiot, spécialiste reconnu du droit social et de la théorie du droit, constate dans ce livre en forme de pamphlet (il a été publié initialement en français au Seuil en 2010 sous le titre L'esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total) que l'élargissement de l'Union européenne a sapé la base politique du modèle social européen et a eu raison de l'esprit de Philadelphie qui y présidait. Aujourd'hui, selon lui, le principe de justice sociale est remplacé par celui de la libre-circulation des biens et des capitaux, la hiérarchie des buts et des moyens étant ainsi inversée. C'est la conséquence, à ses yeux, d'une dérive combinée vers du communisme et du néo-libéralisme, avec une instrumentalisation du système juridique où l'on remplace l'État de droit par un gouvernement par la loi, où l'on limite la démocratie, où l'on cultive une obsession de la quantification et de la distance entre gouvernants et gouvernés, où l'on cautionne aussi la concurrence de tous avec tous. Le tout conduit au niveau mondial à la matérialisation de ce qu'il appelle le « marché total », proche de ce que les dirigeants chinois présentent comme étant l'économie du marché communiste…
Pour Alain Supiot, tout comme les religions, les idées ou les arts, les systèmes juridiques sont toujours plus perçus comme des produits en compétition au niveau global, en vue d'une sélection darwiniste qui retient ceux qui offrent le plus de retour sur investissement. La libre concurrence n'est plus ancrée dans un système juridique mais, tout au contraire, le système juridique est devenu le fruit d'une compétition. La pratique du « law shopping » est devenue une pratique commune qui met les législations nationales en concurrence sur un marché international des règles et des normes. L'auteur reproche fortement à la Cour européenne de justice de favoriser cette évolution en acceptant que des sociétés éludent les règles d'un pays dans lequel elles opèrent en installant leur siège dans un autre pays où la réglementation leur est plus favorable. L'irrésistible montée en puissance de la « gouvernance » fait également disparaître la hiérarchie verticale des normes au profit d'une législation qui ne découle que de statistiques. Dans les tentatives de transformer chaque qualité en une quantité mesurable, on plongerait ainsi dans un cycle spéculatif où la croyance dans les représentations quantitatives remplace graduellement les réalités auxquels ces représentations sont censés se référer. De coup, Alain Supiot n'hésite pas à parler de fondamentalisme fonctionnel, d'un retour d'une forme de suzeraineté au lieu et place de la souveraineté, de glissement vers une primauté des liens sur celui du droit… Il y a donc beaucoup à croquer intellectuellement en ces quelque 140 pages, emplies de prises de position intrigantes et radicales. Elles ont toutefois le mérite de présenter sous un jour nouveau certaines évolutions et crises, raison pour laquelle elles devraient susciter le débat et bien d'autres analyses. L'Union est aussi un laboratoire où l'on confronte différentes cultures de droit, ce qui n'est pas le moindre des causes de l'opposition des Britanniques qui y perdent leur latin bien british. Peut-être devrions-nous chercher une ville en Europe qui soit prête à se baptiser ville de l'amour fraternel afin qu'on y rédige une autre Déclaration de Philadelphie ?
Lieven Taillie
*** OLIVIER CLERC: La gouvernance économique de l'Union européenne. Recherches sur l'intégration par la différenciation. Éditions Bruylant (Groupe De Boeck, 4 Fond Jean-Pâques, B-1348 Louvain-la-Neuve. Tél.: (32-10) 482511 - fax: 482693 - Courriel: commande@deboeckservices.com - Internet: http://www.bruylant.be ). Collection « Droit de l'Union européenne », n° 27. 2012, 773 p., 120 €. ISBN 978-2-8027-3672-1.
Remarquable thèse de doctorat que celle-ci, soutenue à l'Université Montesquieu - Bordeaux IV et d'ailleurs saluée par deux prix. Aujourd'hui maître de conférences à l'Université de Corse Pascal Paoli, Olivier Clerc y décrypte en juriste ouvert à d'autres disciplines la formation et les malformations de la gouvernance de la zone euro, cette construction baroque et boiteuse qui oblige les dirigeants européens héritiers des signataires du Traité de Maastricht à gérer une « double différenciation », à savoir géographique (« Comment faire vivre le club de ceux qui sont in avec l'Europe de droit commun qui les unit à ceux qui sont out ? », ainsi que le résume le Pr. Loïc Grard dans sa préface) et juridico-institutionnelle (la politique monétaire pleinement fédéralisée se voit contrainte de composer avec des politiques budgétaires maintenues dans les sphères étatiques). Dans son travail d'une remarquable profondeur et acuité, l'auteur met à nu des lézardes et déficits juridiques de l'Union économique et monétaire que la crise du système financier mondial et celle des dettes souveraines sont venues depuis douloureusement confirmer. Olivier Clerc ne se contente pas de poser un diagnostic décapant, il fait preuve aussi d'audace - et de beaucoup de pertinence surtout - en avançant des propositions qui, à l'évidence, seront jugées incongrues par d'aucuns, mais qui méritent à tout le moins d'être étudiées. Il juge ainsi que le niveau d'interdépendance des économies des pays de la zone euro est tel qu'il « justifierait que la coordination de leurs politiques économiques fasse l'objet de procédures distinctes et plus approfondies que celles qui concernent l'ensemble des États membres de l'Union européenne », celle-ci étant inéluctablement « engagée dans la logique de l'intégration différenciée ». Dans cet esprit, « une institutionnalisation de l'Eurogroupe et un renforcement de la synergie entre cette instance et la Commission » est requis, comme l'est naturellement « un accroissement des prérogatives des instances parlementaires européennes pour contrôler les choix de politique économique effectués au niveau européen ». Autant de chantiers qui sont ouverts. En sera-t-il de même pour « une hausse conséquente, bien que modeste, du budget de l'Union » ? Réponse dans les prochains jours…
(MT)
*** IOANNIS NASIOULAS: Greek Social Economy Revisited. Voluntary, Civic and Cooperative Challenges in the 21st Century. Peter Lang (1 Moosstrasse, Postfach 350, CH-2542 Pieterlen. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). 2012, 156 p., 27,80 €. ISBN 978-3-631-62355-8.
Du fait de la crise profonde dans laquelle est plongé le pays, 2011 a été l'année où l'économie sociale a pris un nouvel essor en Grèce, ayant fait l'objet d'une première loi spécifique sur l'entrepreneuriat social et d'une réforme des coopératives rurales. Dans cette étude, un sociologue s'emploie à vérifier quel est le potentiel réel de cette dynamique impliquant volontariat conventionnel et activités civiques et coopératives, la question étant aussi de savoir jusqu'à quel point elle matérialise l'autonomie de la société par rapport au système politique et au marché. Dans un premier temps, Ioannis Nasioulas expose les spécificités de l'économie sociale qui prévaut en Grèce afin de juger leur compatibilité avec les modèles qui dominent en Europe. Il procède ensuite à une analyse détaillée des forces et faiblesses des acteurs présents en ce domaine, des coopératives rurales aux fondations en passant par les mutuelles et autres associations. Le rôle de l'Église orthodoxe et les effets des financements de l'Union européenne dont ont bénéficié certaines de ces structures sont également évalués de manière critique dans ces pages que ne devraient pas manquer de lire tous ceux qui se veulent au chevet de la Grèce.
(PBo)
*** RALPH MILIBAND: L'Etat dans la société capitaliste. Analyse du système de pouvoir occidental. Editions de l'Université de Bruxelles (26 av. Paul Héger, B-1000 Bruxelles. Tél.: (32-2) 6503799 - fax: 6503794 - Courriel: editions@ulb.ac.be - Internet: http://www.editions-universit é-bruxelles.be). Collections "UBlire". 2012, 325 p., 10 €. ISBN 978-2-8004-1529-1.
C'est en 1969 que Ralph Miliband, alors professeur à la prestigieuse London School of Economics and Political Science, a publié cet ouvrage qui, ainsi que le constate Paul Magnette dans sa préface à cette édition, est devenu « un tout grand classique dans les sciences sociales ». Pourquoi s'y (re)plonger aujourd'hui ? Tout simplement parce qu'il y est notamment question de l'action du monde des grandes entreprises - donc des banques - pour influer sur la décision politique des pouvoirs publics et d'une alternative claire à la logique de marché. Des sujets d'actualité, en quelque sorte, en ce temps de crise, d'autant que l'auteur explore aussi des pistes visant à régénérer la pensée marxiste en prenant pour cœur de cible un objet resté très largement impensé dans les courants marxistes: l'État… qui reste également un sujet de préoccupation pour certains.
(MT)