Anomalies. La présidence chypriote du Conseil de l'UE a évidemment des caractéristiques particulières. Le numéro spécial de notre série EUROPE/Documents (n° 2567) a fourni à nos lecteurs toutes les informations et les indications utiles, et une vue d'ensemble du programme du semestre par le ministre des Affaires européennes. Chaque ministre chypriote a en outre déjà présenté au Parlement européen ses intentions sectorielles qui - grâce à la coopération active du secrétariat du Conseil de l'UE - sont exhaustives, raisonnables, parfois même audacieuses ; notre bulletin en a rendu compte régulièrement. J'ajoute quelques considérations personnelles sur les anomalies de Chypre pouvant avoir un intérêt général.
La présidence du Conseil de l'UE a perdu en partie son éclat depuis que les chefs d'État ou de gouvernement ont leur institution, avec son président stable. Mais la situation de Chypre est faite d'anomalies: une partie du territoire est en pratique occupée par un pays tiers, candidat à l'adhésion ; son souci prioritaire du moment est d'obtenir un soutien financier de l'UE ; le pays a en même temps demandé et obtenu un prêt à un pays hors UE aussi éloigné que la Russie ; la propriété du gaz découvert près de ses rives lui est en partie contestée ; le président de Chypre est la seule haute personnalité communiste de l'UE ; le PIB de Chypre représente 0,2% du PIB de l'UE (12 milliards d'euros), mais le chiffre d'affaires de ses banques est neuf fois plus élevé, la Russie étant leur client principal (15 à 20 milliards d'euros de dépôts, ce qui explique le prêt russe).
Histoire et actualité. Dès l'antiquité, le destin de Chypre est mythique, magique et mouvementé. C'est l'île où est née la déesse de la beauté, Aphrodite ; Chypre a appartenu aux Grecs, aux Romains, aux croisés, à Venise, aux Ottomans et aux Britanniques. Elle a obtenu son indépendance en 1960, mais dès 1974, suite à l'invasion de sa partie Nord par l'armée turque, l'île est divisée en deux. Elle est devenue membre de l'UE en 2004. Sa distance de Bruxelles est de 3 000 kilomètres, alors que les côtes de la Syrie sont à 100 kilomètres.
Les autorités chypriotes opèrent une séparation radicale entre leur responsabilité de présider le Conseil et l'attitude de la Turquie qui ne reconnaît pas la République de Chypre et refuse de coopérer avec elle (voir les détails dans le dernier EUROPE/Documents) ; mais ces mêmes autorités soutiennent en principe l'adhésion turque à l'UE ; ce n'est pas leur appui qui me fera changer d'avis sur l'inopportunité d'une telle évolution qui, de toute manière, n'a aucune possibilité d'aboutir.
Chypre attribue aux turbulences monétaires en Grèce ses difficultés financières actuelles et la Commission européenne, la BCE et le FMI ont envoyé une mission sur place pour analyser la situation ; leur examen est toujours en cours. L'Eurogroupe a prévu qu'un mémorandum (analogue à celui qui régit ses relations avec la Grèce) serait finalisé en septembre. Les autorités chypriotes demanderaient 5 milliards d'euros, auxquels s'ajouteraient les 2,5 milliards qui vont arriver de Moscou à des conditions qui seraient, d'après le président chypriote, Demetris Christofias, plus favorables que celles du prêt UE/FMI ; en outre, le prêt russe serait accordé sans aucune condition politique, les liens entre Moscou et Chypre étant culturels et traditionnels (voir notre bulletin n° 10648). D'ailleurs, M. Christofias a étudié dans une université russe.
Quelques éléments encourageants. Dans la situation décrite, complexe et, pour certains aspects, confuse, les ministres chypriotes organisent et président les sessions du Conseil de l'UE. Certains observateurs s'interrogent sur l'opportunité de réfléchir au système actuel de rotation de la présidence du Conseil de l'UE, ou du moins à la possibilité de rendre moins rigide le mécanisme de la rotation.
Mais il ne faut pas négliger que les complications actuelles impliquent en même temps aussi des éléments qu'on peut considérer comme encourageants ; par exemple, nos lecteurs n'ont certes pas oublié les initiatives d'une partie des Chypriotes turcs d'origine, qui se battent pour la réunification de leur île parce qu'ils se sentent citoyens de l'UE et veulent le devenir juridiquement (voir notre bulletin n° 10652).
Certes, dans sa situation, la présidence chypriote n'est pas en mesure de contribuer efficacement à la solution des difficultés que rencontrent le fonctionnement et l'existence même de l'euro. De toute manière, ces questions échappent au Conseil de l'UE et sont essentiellement discutées ailleurs: chefs d'État ou de gouvernement, Eurogroupe, Banque centrale européenne. Chypre est parmi les demandeurs de soutien et sa requête sera étudiée par l'Eurogroupe en septembre. Ne l'oublions pas.
(FR)