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Bulletin Quotidien Europe N° 10636
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Les évolutions positives ne doivent pas faire oublier les divergences réelles

Divergences profondes sous apparence consensuelle. Il y a quelques jours, tout était sombre pour l'Europe ; je me sentais presqu'isolé dans l'effort de maintenir un minimum de sérénité. À présent, le résultat du vote en Grèce ne doit pas conduire à l'excès opposé. On avait constaté auparavant que les rencontres bilatérales entre les chefs des États membres de l'UE cachent ou sous-entendent souvent une bonne dose d'hypocrisie. Souvent elles mettent l'accent sur quelques grands principes où l'accord est facile (sauver l'Europe, consolider l'euro, réduire les déficits publics, relancer l'économie), en glissant sur les différences d'approche, les orientations à suivre et les décisions à prendre par le Conseil européen de la fin du mois.

Un exemple: la rencontre entre François Hollande et Mario Monti, jeudi dernier à Rome. À la fin de l'entretien, M. Monti a souligné la très forte convergence de vues. Mais la lecture du compte rendu détaillé publié dans notre bulletin n° 10635 permet de constater sur combien d'aspects les opinions divergent, concernant non seulement la tactique à suivre, mais aussi le fond des problèmes.

Les divergences sont assouplies par le langage diplomatique, l'exemple le plus évident étant celui des relations franco-allemandes. Il est donc parfois utile de laisser la parole à d'autres protagonistes de premier plan, moins liés que les chefs d'État ou de gouvernement par les exigences de respect réciproque et disposés à exprimer plus ouvertement leurs positions, à clarifier la réalité.

Le président de la Bundesbank parle clair. Voici par exemple ce qu'a déclaré Jens Weidmann, président de la Bundesbank, dans une interview publiée vendredi dernier mais qui, à ma connaissance, n'a été traduite ni en anglais, ni en français. À propos de la Grèce, il a été très succinct: « Le non-respect des accords implique l'interruption des financements européens. Et ceci se répercuterait sur la possibilité de rester dans l'euro. »

À propos de la gestion de la zone euro en général, Weidmann a rappelé que, pour ce qui concerne la politique budgétaire nationale, le Traité de Maastricht est fondé sur la responsabilité individuelle de chaque pays de l'euro. Il faut savoir si l'on veut en rester là ou si l'on entend effectuer « un bond en avant dans le sens de l'intégration. Mais on ne peut pas en rester à l'autonomie budgétaire nationale et mettre en commun les risques sans contrôle commun. C'est une question d'équilibre entre le caractère commun de la dette et les contrôles. (…) Parler d'eurobonds sans parler de contrôle centralisé, c'est une manière de dévier l'attention. » Et M. Weidmann n'a pas hésité à personnaliser son attente: « J'apprécierais beaucoup que le président Hollande ouvre le débat, en évoquant aussi bien la dette commune, les cessions de souveraineté et la route commune vers l'Union politique. Citer simplement les eurobonds ne conduit nulle part. »

Interrogé sur l'attitude du peuple allemand à propos de la cession de souveraineté, M. Weidmann a observé que, d'après le dernier sondage, 58% des Allemands sont favorables à une intégration politique européenne renforcée, et que les peuples les plus réticents sont ceux qui réclament avec vigueur la mise en commun des risques et des dettes, en citant explicitement France, Italie et Espagne. Il ne s'oppose pas aux progrès à l'étude ou proposés dans le domaine financier, par exemple en direction de l'unité bancaire, mais il souligne qu'ils demandent du temps et des innovations dans le sens d'une véritable unité budgétaire: la responsabilité de plusieurs passifs deviendrait commune ; or, « personne ne garantirait des dépôts pour onze mille milliards d'euros sans la certitude d'un contrôle central efficace ».

Dans un langage plus explicite et sans l'invitation au président français à s'exprimer, le sentiment de Weidmann correspond quant au fond à ce qu'affirme la chancelière allemande: son discours devant le Bundestag, résumé dans notre bulletin n° 10634, affirme les mêmes principes, mais souligne en même temps que les possibilités d'intervention de son pays ne sont pas illimitées.

Pour la France, l'unité politique peut attendre. Il serait excessif d'affirmer que les positions allemande et française sont incompatibles ; le point de départ consistant dans l'exigence de réduire l'endettement public est partagé à Paris. Mais la divergence sur les conditions nécessaires saute aux yeux dès qu'on aborde les aspects institutionnels et les limites des autonomies nationales.

Mme Merkel, dans un discours devant un public particulier (la Fondation allemande des entreprises familiales) a accentué le ton polémique, en réclamant une vigilance commune sur les politiques budgétaires des États membres, des « contrôles plus sévères qui -a-t-elle ajouté- ne plaisent pas à certains pays ». Et elle a réaffirmé le principe fondamental: « Une Union économique et monétaire sans union politique ne peut pas exister ». Dans une interview, le ministre allemand des finances Wolfgang Schäuble a explicitement critiqué la mesure française d'anticiper dans certains cas l'âge de la retraite à 60 ans, alors que l'orientation européenne consiste à adapter les systèmes de protection sociale à l'évolution démographique. Je ne vais pas prendre position sur cette mesure française (d'autant plus que la France a pris plusieurs décisions allant dans le sens de l'austérité et de la réduction des dépenses), mais je constate que l'Allemagne demande des orientations uniformes et la faculté de s'exprimer sur le comportement du voisin, alors que la France considère qu'il n'est pas question d'expliquer ou de justifier une décision nationale.

Le document « économique » de M. Hollande est très modéré. Le document du président français « Pacte pour la croissance en Europe » ne semble pas avoir eu beaucoup d'échos, ni en France, ni ailleurs ; M. Hollande lui-même ne donne pas l'impression de lui attribuer une grande importance. La raison est que les orientations qu'il indique étaient déjà connues ou bien ont un caractère très général. Il préconise des « mesures de croissance à effet rapide à hauteur de 120 milliards d'euros », mais la disponibilité de ce montant était déjà connue: 55 milliards représentent le montant non utilisé des Fonds structurels ; 10 milliards correspondent à l'augmentation du capital de la BEI, qui pourrait ainsi recueillir environ 60 milliards sur les marchés ; le restant serait représenté par les project bonds, dont le lancement est déjà accepté et dont la dotation pourrait être un peu augmentée. Quant aux véritables eurobonds, le président français est prudent: ils sont cités comme un objectif à étudier en tant que « feuille de route pour les dix prochaines années ». Sur le fonctionnement institutionnel, le Document-Hollande est laconique: il demande d'aller vers « des institutions politiques adaptées », jolie phrase qui ne dit rien. Sur la signature par la France du Traité « discipline budgétaire », aucune indication n'est fournie ; un degré d'incertitude subsiste. On sait qu'en Allemagne cette signature présuppose une majorité des deux tiers, aussi bien au Bundestag qu'au Bundesrat, ce qui implique le consensus des socialistes ; Mme Merkel souhaiterait que ceci intervienne avant le prochain Conseil européen, et le parti socialiste allemand semble d'accord.

En résumé: la chancelière allemande réclame le parallélisme entre les progrès de l'Europe politique et la responsabilité financière commune ; le président français répond: « D'abord, sauver l'euro ». Ces positions suscitent des perplexités, pour ne pas dire une certaine méfiance et des critiques plus ou moins ouvertes ; ainsi, on fait grief à Mme Merkel de réclamer des conditions politiques qui demanderont des années avant de se concrétiser ; on soupçonne M. Hollande de rechercher les appuis financiers allemands, sans renoncer à certains aspects de l'autonomie nationale. On ne peut pas encore parler d'uniformité d'intentions.

Mario Monti trop « diplomatique » ? Les divergences et les incertitudes ne concernent pas seulement les positions respectives de la France et de l'Allemagne. Mario Monti, on le sait, a choisi un rôle d'intermédiaire et de lien entre les différentes positions ; il s'est efforcé d'ancrer même le Royaume-Uni à certaines initiatives communes et de faciliter l'entente entre l'UE et les États-Unis. Il s'est quand même étonné en constatant que ses efforts (si difficiles à faire passer au niveau national) pour rapprocher l'Italie de l'équilibre budgétaire ne sont pas pris en considération par le marché comme, à son avis, ils le méritent. J'ai l'impression que son langage est trop doux et conciliant: « Les comportements vertueux ne doivent pas être pénalisés par des taux d'intérêt anomaux. » Il utilise le mot marché pour définir ce qui n'est rien d'autre que la spéculation financière de la pire espèce, qui se fonde sur les comportements précédents des Italiens pour ne pas faire confiance au redressement durable du pays. M. Monti reste par ailleurs fidèle à l'idée selon laquelle les investissements productifs ne devraient pas être inscrits dans le déficit annuel d'un État membre, même s'il assouplit sa formule: « Il faut des classifications plus flexibles pour certains investissements. »

En attendant les évolutions concrètes. L'ambition de ce tour d'horizon était modeste: formuler quelques considérations, sans tenir compte du voile prudentiel qui couvre les déclarations officielles, en attendant les résultats de la rencontre à quatre de ce mercredi à Rome entre Angela Merkel, François Hollande, Mario Monti et Mariano Rajoi, et dans la perspective de l'assouplissement des conditions que la Grèce doit respecter pour obtenir les financements dont elle a besoin d'urgence.

(FR)

 

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