Importance excessive. Je n'ai pas l'intention de commenter en retard l'initiative d'une agence de notation américaine de dégrader la note financière de plusieurs pays de l'UE. Les réactions ont été innombrables (voir les pages suivantes de ce bulletin), en ajouter une n'aurait ni poids ni utilité. Ce sont plutôt ces réactions qui méritent quelques remarques. La première concerne l'importance excessive attribuée à l'évaluation de Standard & Poor's. Depuis quelques temps, le comportement de cette agence était souvent critiqué pour ses calculs erronés et ses fautes d'évaluation. Et voici que son verdict a été gonflé outre mesure et présenté comme un verdict indiscutable, remplissant les premières pages des journaux, dominant tous les moyens d'information et étant accueilli comme un jugement objectif, ce qui n'est pas vrai.
Soutien à la spéculation et choix du moment. Ma deuxième remarque se réfère aux profits qu'en tirent les spéculateurs et les opérateurs des marchés ; des milliards de dollars ou d'euros qui ont changé de mains avant que la nouvelle soit officielle: les anticipations et les rumeurs ayant suffi pour déclencher les tempêtes. Si des erreurs de calcul ou de fausses informations sont ensuite prouvées, ces agences parfois s'excusent ; de toute manière l'objectif a été atteint, la spéculation a obtenu ce qu'elle cherchait.
Ma troisième remarque concerne le choix du moment. La nouvelle réglementation de la zone euro est presque prête, les marchés financiers étaient en train d'y réagir positivement, le retour d'un niveau raisonnable de confiance était évident: il fallait casser tout ça.
Il faut ajouter l'effet autoguidé des jugements des agences: leurs sentences provoquent souvent les lacunes qu'elles dénoncent. Par exemple: l'Italie ayant été classée BBB+, les fonds de pension et certaines catégories d'assurances, aux États-Unis et dans quelques pays asiatiques, ne peuvent plus placer leurs épargnes dans des bons du trésor italiens car leur statut l'interdit ; or, l'insuffisance d'accès aux marchés étrangers a été justement indiqué par Standard & Poor's comme cause de l'abaissement du rating italien !
La prévision d'un père de l'Euro. Le nombre de ceux qui estiment que l'objectif poursuivi est en fait de démolir la monnaie européenne augmente. L'un de pères de l'euro, Valéry Giscard d'Estaing, a publié juste avant l'offensive anti-européenne de Standard & Poor's (hebdomadaire Le Point du 12 janvier) une mise en garde prophétique: « L'Europe subit depuis deux ans un siège conduit par la spéculation financière internationale dont l'objectif est de faire craquer sa monnaie et son organisation (…) Les attaques spéculatives ne proviennent aucunement des pays que l'on pourrait croire culturellement ou idéologiquement hostiles à l'Europe, mais émanent d'actions violentes et négatives des marchés dérégulés de l'Ouest (…) Le doute s'empare d'une partie de la population, laquelle se demande si elle n'aurait pas intérêt à revenir aux monnaies nationales. Cette alternative est irréaliste, car l'abandon de l'euro ferait passer un cyclone sur l'Europe, déclenchant une vague de dévaluations, de cours à la baisse, des monnaies nationales. » M. Giscard d'Estaing se demande quand même pourquoi « après trois ans de crise bancaire et deux ans de crise monétaire, on en est encore à rechercher les remèdes » ; la cause est à son avis « l'inadaptation des institutions, la faiblesse du commandement », et il préconise une réforme radicale de la gestion de l'UE, en séparant nettement la zone euro des autres États membres. C'est un aspect sur lequel cette rubrique entend revenir.
Les intentions véritables. J'ai retenu le texte de Giscard d'Estaing car il a anticipé l'exploit de Standard & Poor's de déclasser neuf gouvernements de la zone euro d'un seul coup. Il est vrai que les réactions vigoureuses a posteriori n'ont pas manqué en Europe. Entre autres: les États-Unis n'admettent pas la naissance d'une monnaie de réserve autre que le dollar ; le déclassement de la zone euro est intervenu au moment où le placement de bons du trésor devenait encourageant et l'UE progressait dans la relance de la croissance économique ; cette agence américaine n'as pas précisé les éléments sur lesquels ses évaluations sont fondées ; on a l'impression que son intention est d'aller dans la direction opposée aux efforts européens pour résoudre la crise ; les agences de notation sont un instrument de la finance globale artificielle qui utilise l'économie réelle comme objet de ses spéculations et qui est très puissant même en Europe ; l'objectif global est d'éviter que l'UE prenne la forme d'une entité politique.
Ce dernier point nous ramène à l'aspect que Valéry Giscard d'Estaing avait évoqué à l'avance: j'y reviendrai.
(FR)