Bruxelles, 14/09/2011 (Agence Europe) - Le trio institutionnel - Conseil de l'UE, Commission européenne et Parlement européen - s'est inquiété de l'impact dévastateur de la crise de la dette souveraine sur la crédibilité de l'Europe à agir rapidement et de manière unie pour y faire face, mercredi 14 septembre lors d'un débat en session plénière du PE à Strasbourg. La Commission et de nombreux eurodéputés estiment qu'une telle situation nécessite un véritable sursaut européen en faveur d'une intégration budgétaire et économique accrue et basée sur la méthode communautaire.
« L'Europe est en danger », a déclaré le ministre polonais des Finances Jacek Rostowski au nom de la Présidence polonaise. Il a même évoqué le risque d'une « guerre » en Europe en cas d'effondrement de la zone euro. S'appuyant sur une étude qu'aurait réalisée une banque suisse, le ministre polonais a quantifié le coût du départ d'un pays surendetté de la zone euro à 40% de son PIB la première année et à 10%-15% les années suivantes. La sortie d'un pays riche de l'Eurozone lui coûterait entre 10% et 25% de PIB la première année et son chômage dépasserait 15%. Il s'est dit favorable à toute mesure visant à sauver l'euro et l'Europe, afin notamment de renforcer l'intégration économique dans la zone euro, à condition que cette démarche ne constitue pas « un prétexte pour une Europe à deux vitesses ».
Selon le président de la Commission José Manuel Durão Barroso, les marchés financiers et les citoyens estiment que les Européens n'ont pas encore pris les décisions nécessaires pour affronter la crise. Il a réitéré son appel en faveur de la ratification, d'ici fin septembre, des décisions prises fin juillet lors du sommet de la zone euro (modalités du 2ème sauvetage grec et flexibilisation du fonds européen de sauvetage, la Facilité EFSF). Comme M. Rostowski, il a exhorté le PE et le Conseil à boucler les négociations d'ici la fin du mois sur la réforme du Pacte de stabilité et de croissance (voir autre nouvelle). D'ici fin 2011, d'autres propositions concerneront les abus de marché, les agences de notation financière et la taxation des transactions financières. En référence au débat sur le renforcement de la gouvernance économique, M. Barroso a pointé du doigt le système intergouvernemental qui « n'a pas marché dans le passé et ne marchera pas dans le futur ». Même les partenaires internationaux de l'UE attendent une Europe plus intégrée. « N'ayons pas peur des mots », a-t-il souligné: il nous faut « un nouveau moment fédérateur » qui approfondisse l'intégration européenne conformément à la méthode communautaire. Quant aux 'eurobonds', la Commission présentera des options sur la faisabilité de ces instruments, dont certains aspects nécessiteront une modification du traité européen.
Le commissaire aux Affaires économiques et monétaires Olli Rehn a espéré, pour sa part, que le Conseil Écofin informel de Wroc³aw boucle les discussions sur les modalités du 2ème sauvetage grec et notamment les garanties que la Finlande réclame en échange de sa contribution. Vous vous trompez de cible en accusant la Commission d'être trop lente: en mai 2010, notre proposition de mécanisme européen de stabilité financière comprenant des garanties conjointes a été rejetée car « elle ressemblait trop aux 'euro-obligations' », a-t-il souligné. Dans la droite ligne de son président, il a estimé que « l'excès d'intergouvernementalisme et le déficit de méthode communautaire entravent l'action ». Et de prévenir: la mutualisation d'une partie de la dette des pays de l'Eurozone entraînera inévitablement une surveillance budgétaire et une coordination économique accrues. Les opinions publiques sont-elles prêtes à accepter un nouveau transfert de souveraineté de l'échelon national vers l'échelon européen ?
Le moment est venu pour les Dix-sept et tous les autres qui le souhaiteront de « frapper un grand coup pour adopter ensemble et au même moment des mesures qui mettent un terme aux doutes sur la capacité de l'Europe à surmonter la crise », a lancé le Français Joseph Daul. Le président du groupe PPE propose que les pays de la zone euro adoptent au même moment des mesures qui feront du « gouvernement économique une réalité soudaine », comme par exemple: rétablir de façon drastique la discipline budgétaire, rendre soutenable le poids économique des retraites, harmoniser la fiscalité des entreprises, investir dans l'éducation et la recherche, inciter les citoyens à l'épargne. Qu'on appelle cela un « big bang », « une fédération des États-Unis d'Europe » ou tout simplement une intégration accrue, il faut « tout faire pour préserver au maximum nos modes de vie », a-t-il considéré. Pour Martin Schulz (S&D, allemand), « la crise menace le processus même de construction européenne ». Au nom des sociaux-démocrates, il a plaidé pour une forte implication des institutions européennes afin d'assurer la cohérence des politiques économiques et budgétaires. Nous sommes aussi pour la 'règle d'or' en matière de stabilité budgétaire, a indiqué le candidat à la succession de M. Buzek à la présidence du PE. Mais les efforts doivent être justement répartis sur les citoyens à un moment où l'on réduit les salaires, les retraites, alors que les bonus financiers ont de nouveau atteint leur niveau de 2008. « Ceux qui peuvent plus doivent payer plus et pas fuir dans les paradis fiscaux », a-t-il lancé. Mais, contrairement à M. Rostowski, il ne craint pas une guerre car « si nous sommes soudés, nous sortirons renforcés de cette crise ».
Le président du groupe ADLE, le Belge Guy Verhofstadt, a pointé les erreurs de « stratégie » et de « méthode » qu'ont commises les créateurs de la monnaie unique: il est impossible d'avoir une monnaie commune et dix-sept politiques budgétaires et économiques et la méthode intergouvernementale est incapable de produire la discipline budgétaire exigée indispensable au bon fonctionnement de l'euro. Il a réitéré les propositions libérales de solution à la crise: mise en place d'un véritable gouvernement économique piloté par la Commission ; création d'un marché d'euro-obligations car « la BCE ne peut pas continuer indéfiniment à acheter des titres de dettes souveraines » et l'Europe ne peut dépendre de l'épargne venue des pays émergents ; lancement d'un plan d'action axé sur la croissance et l'emploi à la manière de ce que les États-Unis ont annoncé ; respect d'un politique budgétaire très stricte. La co-présidente des Verts/ALE, l'Allemande Rebecca Harms a émis des doutes sur la capacité d'action des Européens. Votre discours n'a pas montré que vous étiez l'homme de la situation pour sortir d'une union intergouvernementale, a-t-elle critiqué M. Barroso. Au nom du groupe GUE/NGL, Lothar Bisky a dénoncé le fait que la crise frappe les plus pauvres et engendre des coupes dans les dépenses promouvant l'esprit européen comme la culture et les échanges de jeunes.
Au nom des conservateurs, le Néerlandais Derk Jan Eppink a estimé qu'un défaut grec était désormais inévitable et qu'Athènes devra sortir de la zone euro et dévaluer sa nouvelle monnaie pour espérer s'en sortir. Quant à Nigel Farage (ELD, britannique), il a dénoncé la gouvernance économique européenne qui, à travers les ordres martelés par « les dictateurs à temps partiel » de la 'troïka', a tué la démocratie en Grèce. « Ce n'est pas un hasard si les Grecs brûlent le drapeau européen ! », a-t-il affirmé. « Levez-vous, soyez un homme et admettez que vous avez eu tort ! », a-t-il lancé en direction de M. Barroso. Lequel avait les yeux plongés dans son discours.
Pour une action européenne en matière de lutte contre l'évasion fiscale
Le sentiment d'urgence - et, inévitablement, de déjà vu - communiqué par les porte-parole des groupes politiques a dominé le reste du débat. Malgré quelques couacs du côté des eurosceptiques, convaincus que l'euro n'est pas la solution mais le problème, les élus ont plaidé pour la solidarité communautaire et pour une mise en œuvre rapide et efficace du sixième paquet. En ce qui concerne la Grèce, si une poignée de parlementaires l'exhortent à sortir de la zone euro, d'autres invitent à aider ce pays, notamment la Française Marielle De Sarnez (ADLE), qui a martelé: « La faillite d'un membre de la zone euro serait la faillite de toute l'Europe… ce n'est pas une option ». Sur la même longueur d'onde, la Belge Marianne Thyssen (PPE) estime qu'« il faut tout faire pour sauver la Grèce ». Toujours en ce qui concerne le problème grec, le Français Pascal Canfin (Verts/ALE) invite la Commission à suivre l'exemple des États-Unis, qui « bataillent tous les jours pour obtenir la levée du secret bancaire en Suisse », pour retrouver les 200 milliards d'euros qui échappent au fisc grec. Dans le même esprit, la présidente de la commission de l'emploi, la socialiste française Pervenche Berès interpelle M. Barroso: « Que faites-vous pour que l'Union exerce sa capacité de négociation vis-à-vis de la Suisse ? Si vous le vouliez, vous seriez en situation de négocier avec la même force que les Américains ». Mme Berès souhaite en outre qu'« une dimension de démocratie et de progrès social » soit ajoutée à la proposition sur les euro-obligations. Dans ce domaine, comme dans celui de la taxe sur les transactions financières, le travailliste britannique Stephen Hugues craint que l'on fasse « trop peu et trop tard ». Un autre membre du groupe S&D, l'Italien Leonardo Dominici, invite à l'autocritique: les institutions européennes, y compris la BCE, ont-elles toujours bien agi ? Oui, « la politique sera toujours plus lente que les marchés », reconnaît-il. La solution, d'après lui, c'est d'être plus visionnaire et de miser sur la croissance et l'emploi.
« L'Europe n'est pas proche du naufrage », estime à son tour l'Allemand Werner Langen (PPE), tout en dénonçant les retards de la Commission dans le contrôle de la mise en œuvre des mesures anti-crise. Pour lui, le président Barroso devrait profiter de son discours sur l'Union, dans quinze jours, pour dire clairement aux États qu'ils ne doivent pas agir en ordre dispersé. Opinion partagée par l'Italien Mario Mauro (PPE), qui souhaite voir dans ce discours un agenda précis de sortie de la crise. Des règles exceptionnelles existent pour une entreprise qui est en cessation de paiement, a enchaîné le français Jean-Paul Gauzès, également du PPE, pourquoi ne pas prévoir un dispositif semblable pour les États membres de l'Union ?
Mon gouvernement, pas mon parti, a exigé des garanties pour le paquet de soutien à la Grèce, a rappelé le libéral finlandais Carl Haglund. Qui y voit une preuve de méfiance à l'égard de l'efficacité des mesures proposées. Mais tous sont responsables de la crise, y compris la Finlande et l'Allemagne, selon lui. « J'ai un vrai problème de conscience », a déclaré à son tour la Française Sylvie Goulard (ADLE): « Dois-je cautionner l'attitude de gouvernements qui veulent contrôler la mise en œuvre des règles décidées sur le plan européen ? Une fois adoptées ces règles doivent être contrôlées par la Commission… ». Dans le même groupe, la Grecque Anni Podimata a conclu: nous serons jugés selon les résultats, mais donnez-nous une chance. (M.B./L.G.)