Quatre aspects essentiels. À quelques heures du Sommet extraordinaire de la zone euro, l'hypothèse d'une prise de position politique en faveur du renforcement de la construction européenne (voir cette rubrique d'hier) progresse. Certes, les chefs d'État ou de gouvernement doivent trancher certains aspects essentiels du soutien supplémentaire à la Grèce, sur lesquels des divergences au sein de l'Eurogroupe et avec la Banque centrale européenne (BCE) n'ont pas été surmontées; mais les compromis indispensables ne prennent toute leur signification que s'ils sont accompagnés par un message politique clair. Et dans cette perspective, j'estime utile de souligner quatre aspects essentiels trop souvent ignorés ou négligés.
Lien entre soutien financier et politique économique. Le premier aspect concerne l'idée lancée pendant une cérémonie solennelle par Jean-Claude Trichet, président de la BCE: la création d'un ministère des Finances de la zone euro. C'est le mois dernier à Aix-la-Chapelle, lors de la remise du Prix Charlemagne, que M. Trichet a préconisé cette innovation, et son hypothèse a été relancée récemment dans plusieurs enceintes, y compris par des responsables politiques (ce mercredi encore par le ministre belge des Finances Didier Reynders). Mais on a évoqué surtout l'aspect «solidarité», impliquant le soutien automatique aux pays de la zone euro qui se trouveraient en difficulté. Pourtant, le deuxième aspect est essentiel: il prévoit l'influence directe du ministère européen sur la politique économique des pays qui dérapent, « bien au-delà de la surveillance renforcée que l'on propose actuellement ». Le ministère européen des Finances aurait la faculté d'opposer le cas échéant un veto à des décisions nationales de politique économique. Cette semaine,
M. Trichet a réaffirmé que ce ministère devrait attribuer à l'UE « la possibilité de prendre les commandes économiques d'un pays en cas de dérapage ». Ce serait la contrepartie obligatoire de la responsabilité monétaire commune: l'une ne pourrait pas exister sans l'autre. Ce n'est pas un objectif à court terme et
M. Trichet en est conscient car, dans son discours d'Aix-la-Chapelle, il a précisé que l'évolution préconisée représente « l'Europe que nous aurons demain ou après-demain, une confédération d'États souverains d'un type entièrement nouveau ». Le message est clair: on ne peut réclamer l'automatisme des soutiens, tout en gardant l'autonomie de la politique économique. Qui est prêt à franchir ce pas ? Sinon, c'est de la rhétorique.
L'UE soutient la Grèce. Deuxième aspect, lié au premier: le soutien économique de l'UE à la Grèce. Selon des données récemment diffusées, pendant la dernière décennie la Grèce a bénéficié de 70 milliards d'euros de fonds structurels européens ; et la Commission européenne vient d'assouplir l'application des règles pour les financements ultérieurs. Il se confirme donc que la Grèce est correctement aidée et qu'elle est largement responsable de sa situation, avec bien entendu la complicité coupable des banques impliquées et l'insuffisance des contrôles européens. M. Trichet a déclaré: « On paie aujourd'hui la négligence de la surveillance des politiques publiques du passé ».
Des agences malfaisantes. Troisième aspect, l'un des plus brûlants: les agences de notation. Les jugements sont explicites et d'une sévérité concordante, allant souvent jusqu'à l'indignation. J'en cite certains au hasard: « Le système en place est un scandale historique ; ses effets menacent la démocratie. On capitule devant ces terroristes en col blanc. Ils sont des corsaires aux idées courtes et à la cupidité effarante. C'est un délire qui porte en lui les catastrophes de demain ». On se demande alors pourquoi les réactions politiques officielles sont encore timides et pourquoi en définitive ces agences déterminent la valeur immédiate des monnaies en faveur de la spéculation. Le commissaire européen Michel Barnier a indiqué des limitations que l'on pourrait introduire à leur surpuissance. Mme Merkel a été plus loin en préconisant une agence européenne créée par le secteur privé, pour éviter le soupçon qu'elle soit influencée par les autorités publiques. Est-il licite de souhaiter que les conclusions du Sommet de ce jeudi citent ce dossier ?
Édifice fragile ? Quatrième aspect, le plus important peut-être: la fragilité de l'édifice en l'absence de prises de position politiques au niveau le plus élevé. Je cite encore M. Trichet (l'imminence de la fin de son mandat encourage sans doute sa franchise): « Je laisse un édifice fragile, attaqué par les milieux financiers anglo-saxons ». Son allusion finale mérite une réflexion sur l'attitude et le rôle du Royaume-Uni au sein de l'UE, car les points d'interrogation dépassent le domaine financier, impliquant aussi la politique agricole, la politique de la pêche, la non-participation à l'espace Schengen sans frontières et d'autres éléments encore.
Cette rubrique reviendra sur la présence britannique. (F.R.)