Pourquoi la politique agricole de l'UE ne peut être que commune. La politique agricole commune (PAC) sera dûment sauvegardée par les Perspectives financières de l'UE pour la période 2014-2020: la Commission européenne, une très large majorité du Parlement européen et la (presque) totalité des États membres sont d'accord sur ce point (voir cette rubrique d'hier). La PAC est de loin la plus ancienne politique communautaire ; elle avait été créée d'urgence dans les années cinquante car, à l'époque, nous avions encore dans nos pays des enfants qui avaient faim et le premier objectif était tout simplement de relancer la production alimentaire. Les raisons du financement européen, c'est-à-dire en commun, de cette politique étaient simples (et ils demeurent valables): si le financement avait été partagé entre la Communauté et les États membres, certains pays en auraient été exclus, faute de ressources nationales suffisantes, et la relance de la production aurait connu des déséquilibres inacceptables, incompatibles avec les objectifs poursuivis. Les motifs et les objectifs de la PAC demeurent fondamentalement inchangés ; c'est pourquoi son existence n'a jamais été mise en cause, sinon par un seul État membre (le Royaume-Uni, qui voulait continuer à s'approvisionner dans le Commonwealth), par quelques forces politiques opposées à l'unité européenne et par qui n'a rien compris de ce que l'activité agricole signifie en Europe: pour sa nature, pour ses paysages, pour ses traditions, pour son autonomie.
Aux motivations originaires de la PAC s'ajoutent des exigences nouvelles: contrôler les progrès scientifiques et technologiques (production intensive, abus chimiques, produits génétiquement modifiés, etc.) ; protéger les dénominations contrôlées ; tenir compte de subtilités juridiques qui ont parfois des effets étranges sur le soutien aux plus pauvres et démunis. Dans un espace sans frontières, il est impératif que la politique couvrant tous les aspects soit commune et qu'elle soit gérée et surveillée par des autorités supranationales indépendantes, ensemble avec les États membres. D'ailleurs, les objectifs se multiplient. Par exemple, le gaspillage est hallucinant: chaque jour dans l'UE, une avalanche de denrées comestibles sont traitées comme déchets ; une législation européenne s'impose et elle est à l'étude (voir notre bulletin n° 10416).
Responsabilité mondiale. Mais la responsabilité de l'Europe ne se limite pas à l'aspect interne ; elle est globale. Le hasard des calendriers internationaux ayant voulu que la présidence du G20 revienne actuellement à Nicolas Sarkozy, le président français a inséré le dossier agricole parmi les priorités de ce groupement mondial. L'objectif indiqué au nom de l'UE est une réglementation des marchés mondiaux permettant de: a) contrôler et limiter l'oscillation, souvent spéculative, des cours des matières premières agricoles, en introduisant le dépôt obligatoire de garanties par les acheteurs et d'autres règles contraignantes ; b) introduire la transparence des récoltes et des stocks ; c) instaurer un dialogue permanent entre producteurs et consommateurs, avec l'obligation d'annoncer à l'avance tout blocage des exportations (aujourd'hui, si ceci arrive, la FAO se réunit quinze jours plus tard au niveau des fonctionnaires) et l'interdire à l'égard des pays pauvres ; créer des stocks de sécurité. Ces orientations sont déjà discutées entre les ministres de l'Agriculture du G20 ; leur concrétisation contribuerait efficacement à la lutte contre la faim dans le monde.
La politique et la nature. Toutefois, l'objectif essentiel concerne la production dans les pays pauvres, qu'il faut d'abord aider et encourager à éliminer les ruineuses monocultures pour l'exportation. Celles-ci bénéficient aux multinationales qui les organisent et aux grands marchands, mais ruinent les productions traditionnelles en rendant les populations locales dépendantes des importations pour s'alimenter. S'y ajoutent les fléaux plus récents, comme l'achat sur grande échelle de terres agricoles (avec leur production future) par des pays qui débordent de devises, comme la Chine et certains pays pétroliers. Les populations des pays pauvres sont les victimes de ces déviations qui enrichissent tout au plus leurs chefs corrompus.
Les aspects cités sont surtout politiques, mais ceux liés à la nature sont aussi essentiels pour les pays pauvres: problème de l'eau, de plus en plus angoissant ; relance des productions traditionnelles afin d'augmenter le niveau d'autonomie alimentaire ; suppression des obstacles à l'exportation de leurs produits spécifiques ; droit de se défendre contre les importations spéculatives qui détruisent la production locale. Dans ce domaine, la libéralisation totale des échanges n'est pas du tout l'objectif à poursuivre ; elle peut au contraire être ruineuse, aussi bien pour les pays importateurs (dont la production serait compromise) que pour les grands exportateurs (soumis à la tentation de gonfler leurs productions au détriment de la nature).
Dans ce contexte, le rôle de l'Europe est essentiel. À elle de le jouer pleinement. (F.R.)