Bruxelles, 06/07/2011 (Agence Europe) - C'est avec une certaine solennité que le président du Parlement européen Jerzy Buzek a accueilli le Premier ministre de son pays, venu présenter le programme de la présidence polonaise. C'est un Donald Tusk à la fois sérieux et souriant qui, après avoir serré la main des présidents de groupes et d'autres parlementaires, a salué comme « amis » les élus de tous les pays et de tous les partis. Le Parlement européen a toujours oeuvré pour l'unification de l'Est et l'Ouest de l'Europe: il ne s'agit pas seulement du processus d'élargissement, mais de l'« unification au quotidien », sans laquelle il ne peut y avoir de véritable Union. La longue crise que les pays de l'Est ont connue sous le régime soviétique paraît à M.Tusk bien plus grave que celle que l'Europe traverse en ce moment, et à laquelle il estime qu'il faut répondre non pas en réduisant ce qui est commun, mais en le renforçant. L'histoire prouve que la solution aux conflits et aux difficultés n'est pas le retour au nationalisme, mais bien la solidarité (qui n'est pas, souligne-t-il, « une aumône »), la défense des valeurs communes, la circulation sans frontières au sein de l'Union (même si les frontières extérieures doivent être « bien protégées », notamment par le renforcement de l'agence Frontex). Plus d'Europe et plus d'intégration veut dire aussi des institutions européennes fortes, a affirmé le président du Conseil, en précisant: cela ne signifie pas plus d'idéologie, mais plus de leadership européen, la réalisation de politiques européennes et plus de liberté, de prospérité et de sécurité pour chacun. Que nous soyons des européens convaincus ou des sceptiques, aucun de nous ici ne met en question les droits de l'Homme, la liberté d'expression et de religion, a affirmé Donald Tusk. En évoquant la Grèce, il a fait appel à la mémoire historique des autres pays membres au moment où il faut donner à ce pays une aide efficace. Le président du Conseil a évoqué brièvement les trois piliers prioritaires pour les six mois à venir. Sécurité (alimentaire, énergétique, mais aussi défense, un élément qui doit être renforcé pour faire face aux nouveaux défis extérieurs), développement du marché intérieur, ouverture vis-à-vis des pays qui ont des aspirations européennes. Six mois passent vite, les instruments à notre disposition sont modestes, et je ne surestime pas le rôle des individus, a conclu Donald Tusk, mais nous croyons dans l'Europe et nous avons la ferme intention d'investir dans le projet européen.
L'enthousiasme de M.Tusk est contagieux: le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, s'est dit « inspiré » par ses propos, et par la « vision rigoureuse » de l'Europe qui est la sienne. Nous voulons la même Europe, une Europe de la connaissance, ouverte à l'intérieur et vers le reste du monde, telle qu'elle est traduite dans la stratégie UE 2020, a précisé M. Barroso. Pour la réaliser, il faudra des bases macro-économiques stables et une coordination budgétaire accrue ; ainsi que de bonnes mesures de gouvernance économique. La présidence polonaise croit dans la valeur ajoutée de l'Europe, M. Barroso espère donc qu'elle mènera dans un esprit positif les négociations sur le cadre financier pluriannuel. Quant à l'ouverture vis-à-vis du reste du monde, c'est à la fois « un devoir moral et une nécessité économique ». Le mot polonais que nous connaissons tous est « Solidarnosc », un mot clé qui doit être le leitmotiv de la construction européenne, a conclu M. Barroso, en se disant confiant que Donald Tusk saura faire preuve du leadership dont a besoin l'Union.
Plusieurs élus avaient déjà rencontré Donald Tusk et des membres de son équipe à Varsovie, et les propos de ce dernier en plénière confirment, pour beaucoup d'entre eux, l'approche volontariste et pro-européenne du Premier ministre polonais. Si vous appliquez la méthode européenne telle que vous l'avez défendue aujourd'hui, a déclaré le président du PPE, le Français Joseph Daul, ce sera la meilleure arme contre l'euroscepticisme. Mais il faudra aussi assainir les comptes publics, ouvrir le débat sur les ressources propres, réaffirmer la solidarité (« ce n'est pas seulement vertueux, mais également rentable), améliorer la sécurité alimentaire et énergétique. L'Europe, a enchaîné le président du groupe S&D, l'Allemand Martin Schulz, « souffre sous des gouvernements qui déchargent la responsabilité de tous les problèmes sur les institutions européennes », en constatant que, heureusement, ce n'est pas le cas pour M.Tusk. Le retour du populisme dans de nombreux pays européens inquiète également le président du groupe ADLE, Guy Verhofstadt, qui se félicite du regard différent que Donald Tusk pose sur l'Europe: cela est peut-être dû au fait que vous êtes historien, remarque l'élu belge et peut-être parce que vous êtes historien et que vous savez que l'histoire des États-nations a souvent été une histoire de conflits, guerres et même de génocides. J'ai rarement entendu un chef de gouvernement défendre l'idée européenne comme vous, en la décrivant comme une sorte de « patrie élargie », a remarqué la co-présidente du groupe Verts/ALE, l'Allemande Rebecca Harms, qui plaide pour une sorte de « new deal » pour les pays en difficulté, qui ne serait pas seulement punitif mais leur ouvrirait des perspectives. Elle aimerait que ce new deal soit « vert » et donne une impulsion à l'innovation, dont tous les pays pourraient tirer profit. Une grande majorité des citoyens polonais sont pro-européens, a constaté le président du groupe GUE/NGL, l'Allemand Lothar Bisky, en invitant la présidence polonaise à s'opposer au gel du budget européen et à « sauver des personnes, pas des banques ». Si le Polonais Ryszard Legutko (CRE) souhaite le succès de la présidence polonaise, il ne souhaite pas le succès du parti au gouvernement aux prochaines élections. Il est convaincu que, dans six mois, les rênes de la présidence seront dans les mains d'un autre parti. « Sur quelle planète vivez-vous », s'est exclamé le Britannique Nigel Farage (EFD), en s'indignant entre autres de ce qu'il considère comme une « trivialisation » du problème grec de la part de M.Tusk. Hué par de nombreux parlementaires, applaudi par certains, M. Farage en est même arrivé à souhaiter une Europe sur les lignes du Conseil de l'Europe, sans Commission, sans Parlement, sans Cour de justice…
Même si votre présidence démarre au beau milieu d'une crise, vous voulez faire bien plus que gérer la crise, a remarqué l'Allemand Alexander Graf Lambsdorff, en se félicitant de la réaffirmation du principe de la solidarité, mais en l'invitant à ne pas oublier le revers de la médaille, la « solidité ». Le vert français José Bové trouve la présidence polonaise un peu « frileuse » sur la sécurité écologique, aussi importante que la sécurité énergétique et la sécurité alimentaire. Quant à Marielle De Sarnez (ADLE, française), elle espère de la présidence polonaise un changement de philosophie des plans de sauvetage (il faut donner davantage de temps aux Grecs), des progrès dans le « combat sur les ressources propres », des avancées pour la défense européenne. Le président de la sous-commission « sécurité et défense », le Français Arnaud Danjean, confirme: « La politique de défense et de sécurité commune n'est pas une option » mais une nécessité stratégique (les États-Unis ne peuvent tout faire à notre place) et économique (le coût de la défense est souvent exorbitant pour les citoyens, il faut donc « rationaliser collectivement » les budgets de défense).
Dans ce concert d'encouragements et d'éloges, il y a quand même eu quelques voix discordantes, notamment celles d'eurosceptiques tels que le non-inscrit Barry Madlener, qui s'est indigné des propos critiques de Donald Tusk sur son pays, les Pays-Bas et d'élus polonais de l'opposition qui ont profité de ce débat pour critiquer la décision polonaise de tenir des élections pendant la présidence. M.Tusk a répliqué que la date des élections est déterminée par la Constitution.
Nous souhaitons davantage d'intégration et moins de bureaucratie, a conclu Donald Tusk: il faut donc impliquer le PE et les parlements nationaux, notamment dans le cadre de la future conférence sur l'avenir financier de l'Union. M.Tusk a exprimé l'intention de « travailler d'arrache-pied » sur le budget, avec le but de « sauver le budget européen » et de « parler d'argent sans hypocrisie et avec courage ». Aux nombreux orateurs qui ont exprimé des inquiétudes sur Schengen suite aux décisions danoises, M.Tusk a assuré que Conseil et Commission chercheront ensemble des mesures pour garantir la liberté de circulation tout en protégeant l'Europe contre des conséquences potentiellement néfastes de flux migratoires aux frontières extérieures (voir autre nouvelle). Quant à la Roumanie et la Bulgarie, tout membre qui remplit les conditions techniques et d'organisation doit pouvoir entrer dans Schengen. M. Tusk a également confirmé sa volonté de faire des progrès dans le domaine de l'environnement et dans les relations avec l'Ukraine.
Donald Tusk avait choisi de ne pas réagir aux propos des eurosceptiques: le président Barroso l'a fait à sa place ; en constatant l' « agressivité » qui a bien plus que d'habitude caractérisée certaines interventions. « Les eurosceptiques pensaient que l'élargissement aurait comme conséquence la désintégration, ils sont déçus de voir que cela n'est pas arrivé ». Les eurosceptiques affirment qu'ils ne veulent pas les institutions mais le marché unique, et ne se rendent pas compte que, sans institutions, le marché unique serait menacé, a conclu Manuel Barroso. (L.G.)