L'adhésion est mise de côté. L'hypothèse de l'adhésion de la Turquie à l'UE n'avait joué aucun rôle dans la campagne électorale qui a conduit au succès éclatant de Recep Tayyip Erdogan: les observateurs étrangers ainsi que les moyens d'information locaux l'ont constaté. Tout ce qu'avait fait M. Erdogan était d'annoncer l'intention d'attribuer le rang de ministre au responsable de ce dossier (il est actuellement secrétaire d'État) ; il n'a pas été plus loin que ce geste purement formel. Du côté européen, MM. Van Rompuy, Barroso et Buzek ont logiquement évoqué, dans leurs félicitations officielles, les négociations d'adhésion, mais en mettant l'accent sur les transformations internes que la Turquie doit accomplir pour relancer des pourparlers qui sont, en fait, totalement bloqués. C'était le minimum obligatoire: du côté turc, pour des raisons tactiques, en vue de réclamer des compensations si l'adhésion échoue; du côté européen, par devoir institutionnel.
Toute autre a été la réaction des quelques moyens d'information qui n'ont pas totalement négligé cet aspect. Je retiens comme symbole de l'attitude générale un titre affirmant en substance: la Turquie heureuse dit adieu à l'Europe. Le think tank ECFR vient de publier neuf études, d'où il résulte en substance que: la Turquie n'est plus le pays qui autrefois frappait à la porte de l'UE ; elle a construit sa politique étrangère qu'elle gère avec autorité dans toutes les directions ; son taux de croissance économique est très positif, nettement supérieur à celui de n'importe quel pays de l'UE ; ses entreprises s'affirment progressivement, même dans des continents éloignés comme l'Amérique latine, pour ne pas parler de l'Afrique où la Turquie exerce désormais un rôle phare. Dans sa première déclaration après les élections, M. Erdogan avait déclaré: « Je le dis avec la plus grande fierté: la Turquie est devenue un modèle de démocratie dans la région ».
Le rôle nouveau de la Turquie dans le monde. Comment ne pas se féliciter des évolutions citées? Je n'ignore pas que la position de cette rubrique, contraire à l'adhésion turque à l'UE, a été souvent comprise ou présentée comme une attitude antiturque, alors qu'elle répond à des considérations factuelles qui sont à la fois: géographiques (la Turquie est un pays essentiellement asiatique) ; institutionnelles (le poids démographique turc aurait l'effet de déséquilibrer le fonctionnement des institutions de l'UE) ; économiques (la politique agricole commune deviendrait ingérable et de nombreuses régions européennes perdraient le soutien de la politique de cohésion) ; politiques (l'UE se trouverait directement impliquée dans des questions qui ne la concernent pas, comme le problème kurde). Mais j'ai souvent admiré l'attitude du monde culturel turc et des milieux universitaires, qui ont toujours été ouverts, jusqu'à m'inviter à m'exprimer devant leurs élèves. J'apprécie les progrès de la Turquie dans tant de domaines et je me félicite de son rôle mondial croissant, d'autant plus lorsqu'elle tient à se présenter comme un modèle de démocratie.
Orientations pour l'avenir. J'estime toutefois que pour l'avenir tout serait plus simple et surtout efficace si l'hypothèse de l'adhésion à l'UE était abandonnée et si les deux parties consacraient leurs efforts à approfondir et améliorer ce qui existe et qui a déjà atteint le niveau sans précédent de l'Union douanière. Au lieu de l'effort absurde, et qui échouerait de toute manière, d'amener la Turquie à introduire chez elle et à appliquer tous les aspects des règles communautaires, il faut fonder l'amitié et la coopération sur des bases acceptées par les deux parties, couvrant notamment: le problème de Chypre (la Turquie occupe militairement une partie du territoire communautaire !) ; le nœud de la politique commerciale commune (la Turquie doit l'appliquer sans participer à son élaboration et à sa gestion); l'entrée des citoyens turcs dans la zone Schengen. Ce ne sont que des exemples significatifs.
Des résultats positifs dans les matières citées constitueraient la base d'une amitié et d'une collaboration globales, en sauvegardant les autonomies respectives dans les domaines où chaque partie a des responsabilités et des intérêts spécifiques. J'en cite quelques exemples, sans prétendre être exhaustif: du côté de la Turquie, la liberté de mouvement et d'initiative dans des aspects essentiels de sa politique étrangère ; le problème des Kurdes ; la liberté religieuse ; du côté de l'UE, la définition et l'application progressives d'une politique étrangère et de défense commune ; la gestion de la monnaie unique et de la « gouvernance économique » centralisée; le maintien de la politique agricole et de la politique de cohésion ; le contrôle commun des immigrés clandestins à la frontière grecque.
L'orientation décrite est, à mon avis, si évidente qu'il me semble impensable qu'aucune institution, aucun État membre, aucun parti politique ne s'en fasse le promoteur. Il faut regarder en avant ! (F.R.)