La révolution véritable. L'Afrique a évolué, l'UE doit en tenir compte ; de leur côté, les pays africains, ayant conquis leur pleine indépendance politique qui implique la faculté et le droit de gérer leurs relations avec les pays tiers, doivent assumer pleinement la responsabilité de leurs comportements (voir les numéros précédents de cette rubrique). Au-delà des événements changeants et éphémères, la vraie révolution réside dans la reconnaissance de l'égalité entre les partenaires de l'Accord de Cotonou. Ce n'est pas une affirmation rhétorique visant à ne pas froisser la susceptibilité de l'un ou de l'autre, mais une constatation amplement partagée et soulignée. Pascal Lamy, directeur général de Organisation mondiale du commerce (OMC), vient de déclarer à propos des négociations du Doha Round: « Les pays émergents et les pays en voie de développement sont aujourd'hui des acteurs très solides et compétents, Africains y compris.»
Transparence nécessaire. L'Europe doit respecter ses engagements. De la même manière que dans l'UE plusieurs instruments soutiennent les États membres moins favorisés, il est normal qu'elle aide les pays africains associés. Mais tout doit être transparent et l'utilisation des financements peut être soumise à des contrôles et des conditions. Plusieurs autorités africaines souhaitent gérer elles-mêmes les subventions versées à leur pays, si le choix d'un projet a été décidé en commun ; mais certaines réclament l'autonomie totale.
Par ailleurs, cette rubrique a déjà rappelé que certains instruments essentiels de la coopération euro-africaine rénovée n'existent pas encore ; en particulier, le régime commercial (suggéré par l'UE dans le but de respecter les règles de l'OMC) est toujours en suspens: malgré une dizaine d'années de négociations, pas un seul des accords de partenariat économique prévus n'a été conclu. Les pays africains s'efforcent sans doute d'obtenir, dans le cadre du Doha Round, une dérogation à la règle de la réciprocité dans la suppression des barrières douanières, en se fondant sur le fait que l'objectif prioritaire de ce round est justement de faciliter une meilleure participation des pays en développement aux échanges commerciaux mondiaux. La stratégie choisie par l'UE en ce domaine soulève des perplexités ; mais le fait reste que le régime commercial euro-africain est toujours en suspens. Il doit être discuté ouvertement, la clarté est indispensable.
Dossier brûlant. Un autre dossier que l'UE ne devrait pas hésiter à soulever est celui de la corruption. Pas pour donner des leçons, car ce fléau existe en Europe aussi ; mais les dimensions ne sont pas comparables et l'UE a pris des initiatives vigoureuses pour le combattre. Elle doit prétendre à une sévérité analogue chez ses partenaires africains, au point d'en faire une condition de ses financements. Ce ne sera pas simple, car dans certains pays c'est au niveau le plus élevé et surtout dans la fonction publique que ce fléau prospère. Les réponses fondées sur l'orgueil national et le refus des contrôles ne seraient pas, à mon avis, satisfaisantes.
Le vrai ennemi de l'Afrique noire. Je terminerai par un dossier douloureux dans lequel l'Europe a été mise en cause: les naufrages dans lequel des femmes et des enfants noirs ont perdu la vie, en tentant d'atteindre les rivages européens. Dans le cas de la semaine dernière où les victimes ont été au moins 150, les faits ont été reconstruits ; les victimes étaient parties du rivage libyen contrôlé par les forces de Kadhafi, et c'est à quelques centaines de mètres du rivage tunisien que le bateau (si on peut l'appeler ainsi) a chaviré. Ces voyages vers la mort sont voulus et organisés par le colonel Kadhafi, qui les avait d'ailleurs annoncés, pour se venger de l'attitude européenne à son égard ; ils n'ont aucun rapport avec les traversées de citoyens arabes, organisées par des bandes de passeurs qui se font chèrement payer. Le communiqué du 8 juin du commissaire aux droits de l'Homme du Conseil de l'Europe dit: « Des membres de forces fidèles à Kadhafi obligent des migrants à monter à bord d'embarcations en piteux état, en représailles à l'intervention militaire internationale en Libye ». Giorgio Napolitano, président de le République italienne, a écrit, dans une lettre à la presse, que c'est un crime toléré par les autorités libyennes « en représailles politiques contre l'Italie et l'Europe ».
Quelques parlementaires ignorant tout de l'affaire en ont attribué la responsabilité aux institutions européennes. Rachida Dati a été particulièrement inepte en déplorant l'absence de l'Europe dans la gestion des conséquences du «printemps arabe», en mélangeant ainsi ce printemps aux crimes de M. Kadhafi qui en est justement l'ennemi le plus acharné. J'invite plutôt les pays d'Afrique noire à réfléchir à la manière dont leur prétendu ami libyen est responsable de la mort de femmes et enfants et de jeunes hommes qui avaient accepté ses invitations à travailler dans son pays. (F.R.)