La jambe « économie » de l'UEM n'est plus paralysée. Le volet économique de l'Union économique et monétaire (UEM), dont l'inexistence avait été dénoncée dès le départ par Jacques Delors, est en train de naître sous nos yeux, mêmes si certaines forces politiques et plusieurs observateurs ne s'en rendent pas compte ou refusent de le reconnaître. Le débat acharné en cours sur des orientations économiques communes pour la zone euro, c'est quoi sinon l'effort de concrétiser cet aspect de l'UEM ? Il est normal que les opinions ne soient pas uniformes, entre les forces politiques et entre les États membres, sur le contenu de ces orientations: mais l'objet est bien d'aboutir à des règles communes. C'est le tournant essentiel de l'UEM. Elle est lointaine l'époque où l'on n'osait même pas en parler ; et l'image (encore de M. Delors) d'une UEM boiteuse, avec la jambe monétaire en marche et la jambe économique bloquée, était considérée non seulement comme correcte, mais aussi comme inguérissable.
Tout a changé. La jambe monétaire a été encore renforcée, avec des mécanismes de sauvetage impensables il y a seulement deux ans, tant l'idée de solidarité financière entre les pays de l'euro était d'abord exclue ; et la jambe économique commence à bouger, on en discute tous les jours avec éclat. Mais il semble interdit d'affirmer explicitement qu'il s'agit d'une évolution ouvrant la voie à la véritable gouvernance économique au niveau européen. L'accent est mis sur les divergences (inévitables, je dirais même logiques compte tenu de la diversité des orientations politiques et surtout des différences entre les situations des États membres), alors que le tournant représenté par le fait en lui-même de négocier ces sujets n'est jamais souligné. Je le répète: l'UEM avec ses deux jambes est en train de naître. D'ailleurs, les protagonistes en sont conscients, ainsi que le prouve, par exemple, le communiqué du dernier Conseil « Économie/Finances » sur lequel je reviendrai demain.
Orientations allemandes. Pour le moment, l'attention est concentrée sur l'Allemagne et sur la Grèce. Mme Merkel a saisi l'occasion d'un rapport de cinq sages pour anticiper les orientations que son gouvernement retiendra face aux défis posés par l'évolution démographique. Quelques exemples: augmentation progressive de l'âge de la retraite pour ceux qui sont nés en 1977 ou après, cet âge étant fixé à 67 ans à partir de 2029 et à 69 ans avant 2060 ; augmentation du nombre des immigrés à 350.000 chaque année, mais surtout de haute qualification professionnelle ; développement du travail des femmes grâce à des réformes dans l'accueil des enfants. Mme Merkel a accompagné ces annonces par des remarques sur les régimes de retraite et de congés payés dans des pays qui ne respectent pas les disciplines de l'euro et qui reçoivent des aides pour faire face à à leurs déficits budgétaires: la pension plus tôt, davantage de vacances...
Thomas Händel, parlementaire européen du groupe de la gauche, a réagi en accusant la chancelière allemande d'ignorance et d'esprit antisocial, en qualifiant ses chiffres d'incorrects et faux et en affirmant que la volonté d'aligner les États membres sur le niveau social le plus bas est inacceptable. La Grèce doit augmenter les impôts des plus nantis et briser la spéculation, et l'Allemagne doit en particulier arrêter son trafic d'armes avec la Grèce. On le voit, la polémique est vive ; elle porte sur la politique économique.
Innovations préconisées. Encore plus explicite est le rapport de Sylvie Goulard, du groupe libéral, qui vise à introduire des normes économiques communes. Je ne connais pas encore ce texte, mais elle en a anticipé un aspect innovateur, pour ne pas dire révolutionnaire. Pourquoi la surveillance européenne sur le comportement budgétaire des États membres concerne-t-elle seulement les déficits ? Elle devrait, à son avis, définir aussi un niveau maximal d'excédent commercial, qui viserait évidemment l'Allemagne, à qui on a reproché de nuire à l'équilibre de la zone euro par l'excès de ses exportations par rapport aux importations. Je doute que ce soit une bonne idée car il serait étrange de punir un pays parce qu'il exporte trop ; d'ailleurs, les Allemands sont en train de relancer leur consommation, donc leurs importations. L'élément essentiel du rapport Goulard serait toutefois l'instauration d'un dialogue économique allant au-delà du Semestre européen actuel (qui implique des échanges d'informations sur les projets budgétaires de chaque pays de l'euro et une évaluation de la Commission, sans coordination véritable entre les budgets nationaux).
Je n'entends pas aujourd'hui discuter les idées et projets de l'un ou l'autre, mais constater que la concrétisation du volet économique de l'UEM est en cours, en soulignant qu'il s'agit d'une révolution. Pour une Europe en crise permanente, presque moribonde, c'est déjà quelque chose…
(F.R.)