Exigences à respecter. Sa signification pour l'humanité et pour le monde impose le maintien de la production agricole européenne et son organisation (voir cette rubrique d'hier). L'Europe en a besoin pour sa sécurité alimentaire et pour la sauvegarde de sa nature, de ses paysages, de son équilibre territorial ; le monde en a besoin pour faire face aux risques de pénuries alimentaires (en Afrique, mais pas seulement) et à la détérioration de l'équilibre naturel mondial (au Brésil, mais pas seulement). Il faut se garder de ce qui a été qualifié d'illusion de l'abondance. L'Europe ne doit certes pas réduire ses importations agricoles, mais toute révision de la PAC (Politique agricole commune) doit tenir compte de trois principes:
- garder un niveau de production suffisant, pour éviter tout risque de pénurie alimentaire en Europe. Le principe de l'autonomie alimentaire en cas de nécessité doit être la règle ;
- obtenir le niveau de production considéré comme indispensable, tout en respectant non seulement la qualité des produits, mais aussi d'autres exigences incontournables telles que la biodiversité, l'équilibre territorial, le respect des paysages ;
- veiller à ce que les accords avec les pays tiers, et les importations en général, respectent les deux exigences précédentes.
Chacun a ses réserves. Tous d'accord sur ces trois grands principes ? À première vue, on pourrait le croire, mais ce serait une lecture superficielle. Si on regarde de plus près, on constate que chaque catégorie économique ou sociale est d'accord… sauf pour les aspects qui la gênent. Chacun a ses réserves: les producteurs agricoles eux-mêmes (j'évoquerai demain la question spécifique de la biodiversité); l'industrie alimentaire, dont le premier souci est souvent l'approvisionnement aux coûts les plus bas, même s'il faut aller chercher très loin ; idem pour la grande distribution ; idem pour le grand commerce, que ce soit d'importation ou d'exportation. S'y ajoute la position de l'industrie en général, qui soutient toute concession aux pays tiers en matière d'agriculture, si elle ouvre des débouchés supplémentaires pour ses exportations. La recherche de l'équilibre entre ces intérêts parfois contradictoires et la définition d'un ordre de priorité constituent les difficultés principales pour la définition de la nouvelle PAC.
Le nœud commercial. L'aspect politiquement le plus délicat est celui des importations, car il implique la politique commerciale de l'UE dans son ensemble et en particulier les relations avec des pays amis comme le Brésil, l'Inde, etc. Les agriculteurs européens réclament le respect du principe suivant: appliquer aux produits importés des normes de qualité analogues à celles imposées à la production de l'UE. Si l'objectif est la protection des consommateurs, il serait absurde de laisser entrer des produits ne respectant pas les mêmes règles. Raisonnement impeccable, mais difficile à concrétiser dans d'autres continents. De leur côté, les pays tiers font valoir les règles du commerce mondial et de la libre concurrence pour réclamer que l'UE réduise la protection de son agriculture. Où se situe l'équilibre entre la sauvegarde de l'activité agricole en Europe (indispensable compte tenu des risques de pénuries mondiales) et le protectionnisme ?
Selon Pascal Lamy, directeur de l'OMC (Organisation mondiale du commerce), l'agriculture européenne restera assez protégée même si l'UE accepte certaines concessions dans le Doha Round. Ce n'est pas le succès hypothétique de cette négociation mondiale qui soulève les réserves ou l'opposition du monde agricole européen, mais les projets d'accords bilatéraux avec certains pays tiers spécifiques, surtout le Brésil (par l'entremise du Mercosur). Les organisations agricoles de l'UE font valoir que 25% des importations agricoles de l'UE et 66% de celles d'aliments pour animaux proviennent déjà du Mercosur ; l'accord envisagé avec ce groupement ouvrirait la porte aux viandes bovines, porcines et de volaille, aux oranges, au maïs, au sucre (etc.), d'origine surtout brésilienne, avec des effets « dévastateurs » pour l'activité agricole européenne et pour l'emploi dans les campagnes et les villes moyennes. Tout ceci au détriment du climat mondial (la forêt amazonienne!) et des pays en développement, africains notamment.
De leur côté, les milieux industriels font valoir les avantages de l'accord UE/Mercosur pour leurs exportations. Notre bulletin a rendu compte des études des services de la Commission pour l'un et l'autre aspect: dangers pour l'agriculture, perspectives pour l'industrie et les services.
D'autres aspects importants, et complexes, de la nouvelle PAC seront évoqués demain.
(F.R.)