Évolution d'une présidence. Que l'auteur d'un appel très chaud en faveur de l'intégration des Roms dans la société européenne soit le Premier ministre hongrois Viktor Orban, qui l'aurait prévu ? D'autant plus que cet appel est accompagné par une évaluation positive et optimiste de ce que les Roms pourront apporter à notre civilisation. M. Orban a qualifié d'intolérable que, dans le berceau de la civilisation occidentale, les conditions de vie d'un groupe de citoyens soient tellement inférieures à celles de l'ensemble de la population: « Ces personnes sont celles qui font cruellement défaut aux économies européennes. Les enfants qui font défaut à la survie de notre société se trouvent à l'intérieur de nos frontières, parlent la même langue que nous, partagent la même religion et leur culture est proche de la nôtre » (voir notre bulletin n° 10358). On peut parier, à la lumière de ces phrases, que la Hongrie participera activement à la mise au point du programme en préparation pour l'intégration des Roms (sans oublier qu'une réglementation européenne permettra aux Roms de se déplacer plus librement dans toute l'UE, ce qui ne déplairait pas aux États membres de l'Est…).
Méfiance au départ. Sur un plan général, la participation active à la vie communautaire contribue à une meilleure connaissance et compréhension de la réalité européenne. La majorité issue des élections en Hongrie était méfiante à l'égard de l'Europe et de sa gestion bruxelloise ; la fonction de présider le Conseil ayant plongé le gouvernement dans cette gestion, il a mieux compris les objectifs de l'UE et leur signification et il a dû apprendre le fonctionnement des institutions, y compris le mécanisme des compromis entre les positions nationales. Le parti de M. Orban était plutôt eurosceptique et avait gagné les élections avec un programme conforme à cette orientation. À la présidence du Conseil de l'UE, les premiers contacts n'avaient pas été faciles, ni avec la Commission, ni surtout avec le Parlement européen. La méfiance était réciproque ; personne n'a oublié la divergence à propos de la législation hongroise sur la liberté de l'information. Le programme européen de ce gouvernement, qualifié de conservateur, nationaliste et populiste, mettait l'accent surtout sur des projets intéressant son pays et ses voisins: stratégie de développement pour la région du Danube ; négociations d'adhésion avec les pays balkaniques ; inclusion de Bulgarie et Roumanie dans l'espace Schengen ; renforcement de la politique de voisinage à l'Est. M. Orban a critiqué encore récemment la lenteur des négociations avec la Croatie et le blocage à l'égard de la Macédoine (voir notre bulletin n° 10359).
Le poids du passé. La pratique quotidienne a eu comme effet que la présidence hongroise exerce de manière de plus en plus efficace son rôle de gestion. Certes, le gouvernement Orban n'a pas modifié l'orientation politique qui avait reçu l'aval de la population de son pays ; mais la compréhension de la construction européenne a évolué ; et, parallèlement, la réalité hongroise a été mieux comprise à Bruxelles. Grande perdante du premier conflit mondial, la Hongrie avait été amputée en 1920 des deux tiers de son territoire, et une large partie de la population avait été dispersée dans les pays voisins ; 2,5 millions de Hongrois de souche vivent aujourd'hui au-delà des frontières, en Slovaquie, en Roumanie, en Serbie, en Ukraine. Le gouvernement Orban leur a ouvert, ou élargi, la faculté de demander un passeport hongrois. Ce passeport permet la libre circulation dans l'espace Schengen et facilite aussi l'entrée aux États-Unis. Il en résulte parfois complications et malentendus ; par exemple, la Slovaquie conteste le «double passeport»; elle estime que ses habitants doivent choisir: ou ils sont slovaques, ou ils sont hongrois.
Divergences. Ce rappel rapide et approximatif de la situation actuelle et des raisons historiques de certaines attitudes clarifie les complications et divergences. Au niveau national, certaines initiatives du gouvernement Orban sont contestées, notamment, ces jours-ci, la nouvelle Constitution, qui comporte des règles économiques rigoureuses ; mais elle est controversée aussi au niveau européen: Guy Verhofstadt, qui est de plus en plus le parlementaire incontournable pour défendre la conception communautaire de la construction européenne contre la conception intergouvernementale, a vivement attaqué cette Constitution, en provoquant la réponse tout aussi vive des parlementaires hongrois du groupe PPE. Ces polémiques sont normales: on ne demande pas au groupe socialiste du PE ni à M. Verhofstadt d'être d'accord avec le gouvernement Orban. Mais ses ministres qui président le Conseil connaissent aujourd'hui mieux l'Europe ; n'oublions pas que la Hongrie a accepté de réviser sa législation sur la liberté de l'information, pour la rendre conforme aux principes européens.
Sur un aspect toutefois, l'orientation de M. Orban m'apparaît erronée et dangereuse: les conditions de l'adhésion à l'UE des pays balkaniques. Cette rubrique y reviendra demain. (F.R.)