Appel à la cohérence. Il y a des moments où la tentation est forte. Je parle de la tentation d'inviter ceux qui dénigrent de façon systématique l'UE et en dénoncent l'inefficacité, à concrétiser leurs lamentations en agissant avec cohérence: quitter la zone euro s'ils en font partie, sortir même de l'UE s'ils le souhaitent. Une minorité d'Européens a compris la portée et la signification des résultats atteints à la fin de la semaine dernière par le Sommet informel de la zone euro, mais les réactions majoritaires suivent la mode selon laquelle l'UE est impuissante et malfaisante. La même constatation est valable à propos des délibérations du Conseil européen de vendredi après-midi, consacrées à la situation dans les pays tiers méditerranéens.
Donner satisfaction aux mécontents. Ce n'est pas compliqué. Des sondages en France ont indiqué que le soutien populaire va aujourd'hui en premier lieu à un mouvement politique (celui de Mme Le Pen) favorable à la sortie de l'euro et de l'UE elle-même ? Pas de problème: que la France sorte de l'un et de l'autre, si tel est le souhait majoritaire de son peuple. Dans d'autres États membres, l'opinion publique dénonce-t-elle l'impuissance de l'UE ? Il suffit de casser les décisions inutiles et revenir aux monnaies nationales et aux frontières internes du passé. À vrai dire, les pays les plus faibles de la zone euro font des efforts acharnés et souvent douloureux pour rester dans cette zone, et ceux qui en sont encore en marge ne rêvent que d'y entrer ; on devrait en conclure qu'ils n'ont rien compris. Il est vrai aussi que des milliers et milliers de ressortissants des pays arabes qui ont conquis leur liberté risquent leur vie pour rejoindre le territoire communautaire ; ils doivent eux aussi s'être trompés. Ces exilés volontaires devraient reconnaître que la reconquête de la liberté et de la démocratie dans leurs pays supprime leur droit d'asile dans l'UE ; ils ne peuvent plus faire valoir le risque de persécution chez eux et leur fuite vers l'Europe ne peut que répondre à de mauvaises raisons ; dans leur très grande majorité, ils doivent logiquement être renvoyés au lieu de départ. D'ailleurs, le document de la Commission européenne Partenariat pour la démocratie et la prospérité partagée (notre bulletin n° 10331) prévoit des initiatives en matière d'immigration légale, mais en même temps une coopération accrue dans la lutte contre l'immigration illégale.
La réalité. Le deuxième aspect de la réponse aux eurosceptiques radicaux réside dans l'analyse objective de la position de Mme Le Pen, position qui est en tête des derniers sondages en France. Après la sortie de l'euro, avec le rétablissement de la monnaie nationale, les entreprises françaises devront quand même faire face à leurs dettes en euro, et l'endettement de l'État dans la même monnaie deviendrait terriblement lourd, voire insupportable. Avec une monnaie nationale dévaluée de 20 à 25%, le pétrole et les matières premières importées seraient renchéris d'autant. La politique protectionniste impliquant la taxation des importations en provenance d'Allemagne, de Chine ou d'ailleurs, augmenterait les prix intérieurs et bloquerait les exportations françaises vers les mêmes pays, car ces derniers auraient logiquement répondu par des mesures analogues. Au niveau international, l'euro a son poids ; un franc français rénové n'en aurait aucun. Ce n'est pas un projet politique, c'est la position d'un esprit fanatique totalement ignorant de la réalité.
Quelqu'un a compris. Tout ce qui précède ne constitue pour moi, c'est évident, qu'un mouvement d'humeur face à l'incompréhension des progrès vers la consolidation définitive de la monnaie commune et face au soutien aux nouvelles démocraties qui se dessinent sur la rive sud de la Méditerranée. En fait, ceux qui ont compris existent, et je laisse la parole à l'un d'eux, Alain Minc: « L'autodérision des Européens me désespère. L'espace européen est le plus libre, le plus démocratique et le plus protecteur du vieil univers occidental. L'Europe n'est plus fière d'elle-même. Pourtant, ses avancées dans tous les domaines - libertés individuelles, liberté des mœurs, conception de la vie et de la mort et même immigration - sont impressionnantes (…). Notre modèle fait de liberté et d'équilibre, nous devons le protéger. Non pas en nous fermant mais en le défendant. Un noyau dur plus intégré de pays membres, c'est notre meilleure réponse. »
Le rêve ancien est dans les textes. Certes, l'unité conquise de la zone euro est loin de couvrir tous les détails ; les aspects encore controversés ne manquent pas: divergence avec l'Irlande sur la taxation des entreprises ; incertitude à propos de la taxe sur les transactions financières ; procédure pour la petite révision du Traité (avec les suggestions d'Andrew Duff). Mais l'essentiel est acquis, notamment pour la gouvernance économique et le régime futur de l'euro. Ce qui paraissait un rêve est dans les textes. Si beaucoup d'Européens ne l'ont pas encore compris, ce n'est qu'une péripétie momentanée.
(F.R.)